La pensée en matière (2008)

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Sans titre. 2008. acrylique et médiums mixtes sur toile, 153 x 122 cm. Photo: Richard-Max Tremblay

J’aspire à un objet, un point de départ qui me fasse découvrir des avenues inconnues. Dans les derniers dessins exécutés ces derniers jours, j’ai débuté avec de vieux papiers, des bouts de végétaux que j’ai collés sur la surface à dessiner. Je cherche à me déprendre de la représentation. J’intègre ces éléments étrangers à mes compositions pour les ouvrir à l’inespéré.

De la pensée du sensible, du palpable, de la pensée en matière, en texture, en relief, la peinture n’est pas une simple représentation ou évocation du Réel, elle est également mouvement de réflexion et bouleverse notre conception du monde. Le corps n’est pas toute animalité, il est aussi, et plus justement près de la culture, une pensée en acte.

L’intime a toujours à voir avec un trouble. L’intime c’est le désir à l’état pur, un désir pour l’autre corps, mais un désir aussi pour l’ailleurs qui est évoqué à l’occasion de cette rencontre avec l’autre.

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Le poème impossible (2017)

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Je ne saurais écrire de la poésie. Le poème m’est impossible. Dans mon cas, il n’y a que rapport de couleurs, de taches et de signes.

Ce que j’aimerais dire par le poème, je le peins avec des éléments visuels qui n’appellent aucune représentation.

Je peins une abstraction sensible.

Il n’y a rien à voir au-delà.

Pourtant, à savoir regarder, on éprouve quelque chose. Quelque chose nous est donné à voir.

Ce n’est plus ce que figure le monde. C’est de la beauté pure comme une équation mathématique.

La contemplation de cette « forme » infigurable atteint l’être par delà ce qu’il imagine du monde.

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René Lapierre (2017)

« Parlez-moi, descendez dans ma faiblesse, ma naïveté.

elles sont ma seule

humanité ; possiblement

j’en ai peur, mon unique bonté. »

René Lapierre dans Les Adieux, Herbes rouges 2017, p.131.

 

« Un jour je m’aperçus

que je ne savais pas être

au milieu de plusieurs. Un jour je crus

à nulle part ; un jour je partis.

 

Ne fus rien

que moi seul, et dans cet abîme, contre

tout bon sens, décidai

d’espérer. »

René Lapierre dans Les Adieux, Herbes rouges 2017, p.98.

 

« Sans doute aurons-nous

toujours mal ;

peu importe

il faut –

 

– il faut continuer.

Dans l’amour il n’y a pas

que des images, nous devons

nous préparer.

 

Mon dieu, me dis-je

chaque nuit ; comme

cela nous enserre, nous étreint

comme cela nous –

 

– meurtrit. Toi, à qui te donnes-tu ?

Et toi, et toi

et vous : à quelles images, quels abus

vous abandonnez-vous ? »

René Lapierre dans Les Adieux, Herbes rouges 2017, p.110-112.

Se déposer sur une île (2008)

Ce matin, je ne rêve plus.

*

La création est un travail, mais je suis de celle qui croit aussi en l’inspiration. Se mettre à la tâche, comme une exigence qu’il faut suivre, mais aussi ne rien forcer dans ce mouvement qui porte là où on ne croyait pas aller au départ. Est-ce un événement heureux ? Parfois, c’est une souffrance pour soi et pour les gens qui nous accompagnent. C’est l’exigence du silence et du vide, c’est l’exigence à laquelle nous confine la traversée de l’océan désert pour trouver par hasard une île déserte sur laquelle se reposer et inventer une nouvelle vie.

Dans L’éloge du silence de Marc de Smedt : « Ballotté entre les bureaucraties et les cirques, entre l’ennui et la distraction, incapable de se retrouver dans une civilisation sans culture profonde qui s’efforce de combler, ou du moins de camoufler, son manque fondamental en faisant beaucoup de bruit, le citoyen fuit tout ce qui ressemble au vide, où il pourrait, peut-être, rencontrer et contempler son “visage originel”, et se complaît, plus ou moins satisfait, mais jamais heureux, dans une médiocrité “bien remplie”. » (p.124-125)

*

La limpidité n’est pas l’équivalent de la simplicité. De l’intérieur, les choses apparaissent beaucoup moins certaines, fixes et déterminées.

*

Quand le désir me quitte, l’intimité devient abstraite.

*

Ce qui donne de l’inspiration est une non-coïncidence avec l’autre, une part de secret, d’inavouable. Quand l’autre est trop là, la parole ne vient pas.

Revenir à Paul-Émile Borduas (2017)

Journal de la promeneuse. 2016. Encre acrylique sur papier. 12″ x 9″. Photo: Paul Litherland.

« En classant les dessins sur les qualités expressives (l’authenticité de l’expression est la qualité la mieux cachée qui soit à son auteur), à la longue il était apparu à l’élève que moins il réussissait à atteindre les buts de ses désirs, et plus la note accordée était haute. Ce qui était juste. Mais la véritable signification de ce jugement échappait encore à son intelligence, à savoir que : la conséquence est plus importante que le but. La conséquence étant la qualité morale imprimée à l’acte ; le but, l’espoir de la possession entrevue par l’acte. (…) » Borduas, Projections libérantes, écrit I, Presse de l’Université de Montréal, 1987, p.447.

Cette qualité morale dont parle Borduas vient avec la singularité. Ce « singulier » vient avec la recherche et le travail, puis une attention continuelle à soi, à ce qui est proche de soi. Cette reconnaissance dans l’acte de ce qui est à soi prend du temps à venir. Et quand elle arrive enfin, il est si facile de le délaisser pour répondre à la demande de l’Autre.

*

En parlant de l’enseignement à l’école du meuble, Borduas dit ceci : « Notre enseignement est sans amour : il est intéressé à fabriquer des esclaves pour les détenteurs des pouvoirs économiques ; intéressé à rendre ces esclaves efficaces. Nous dépensons beaucoup d’énergie et des millions dans ce but, mais nous ne pouvons trouver présentement ni personne ni un sou pour exalter les dons individuels qui seuls permettent la maîtrise. » Borduas, Projections libérantes, écrit I, Presse de l’Université de Montréal, 1987, p.477.

Les époques changent, mais le fond reste identique. L’éducation artistique produit des « artistes » en série. Rares sont les enseignants qui cherchent à distinguer la qualité morale chez leurs étudiants.

Le désir (2008)

Je suis portée par un désir. Je pensais ne plus jamais être inspirée, inspirée par quelqu’un. L’inspiration pourtant me déporte de ce quelqu’un pour me tenir plus justement au bord de ce désir qui n’a au fond aucun objet. En effet, là où je vais, il n’y a rien. Mais ce rien se transforme très vite en quelque chose d’inespéré.

Bob Dylan et ce film qu’on a fait sur lui : I’m not there… Je retiens de ce qu’il est ce désir plus fort que tout de ne pas se laisser enfermer dans une image. La liberté est d’abord là, dans ce jeu qu’on peut avoir avec soi-même. Il est artiste en ce qu’il a su inventer sa vie. Est-ce folie ou génie? La frontière parfois oscille entre les deux.

Et si j’écrivais un roman… La transposition se ferait en couleur, en lignes, en signes, en silence.

Plus j’entreprends une transposition, plus la source de l’inspiration devient inaccessible. Il reste le symbole ou la représentation.

L’intime (2008)

L’intime. Tout l’enjeu est là. Ces événements du quotidien qui me font réfléchir, qui me font dessiner et peindre concernent mon être au monde. Comment dès lors « je », mon corps, me déjoue-t-il? Comment me fait-il rencontrer l’autre sur mon chemin de manière singulière, en dehors de tout cliché? J’échappe à la représentation. Comment de ce constat, le mettre en image ? Contradiction qui me fait réfléchir et pose problème à la peinture. Comment faire un journal intime, journal de secrets, de pensées inavouables, de désirs refoulés, tout en restant pudique ? Car la pudeur est peut-être la peur que le corps éprouve à se laisser enfermer dans une image qui ne le concerne qu’en partie. Dire l’intime, c’est toujours prendre le risque de ne pas être entendu dans toute sa complexité.

Entrer plus profondément dans la réalité de l’intimité et la complexité du sujet me fait perdre des certitudes. La certitude n’appartient qu’aux ignorants. J’ai peur et l’autre aussi.

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Dessous féminins (2008), acrylique et médiums mixtes sur toile, 153 x 122 cm. Photo: Richard-Max Tremblay

Une vie parallèle (2017)

Cercle noir d'ivoire, 2017.
Cercle noir d’ivoire, 2017. Acrylique sur toile, 122cm x 91,5cm. Photo: Paul Litherland.

À vingt ans, on se disait que c’était temporaire, qu’un jour on y arriverait –

Arriverait à épouser le mouvement qui porte les autres à avoir –

Être dans le cours des choses.

Et puis à trente ans, on est toujours sur le même chemin. On est toujours sur une voie où il n’y que quelques étrangers comme soi, mais on se dit –

On se dit qu’à la fin de la trentaine on y arrivera. Peut-être.

Puis, arrive quarante ans. Et on est toujours sur ce chemin que nous avons commencé à tracer depuis vingt ans, un chemin où il n’y a personne ou presque, sinon des morts, des êtres qu’on rencontre dans les livres, les expositions, les concerts.

On se rend compte alors de la portée du geste qui nous a animé vingt ans plus tôt, geste banal à l’époque, mais qui aujourd’hui, avec le chemin parcouru, trouve toute sa réalité. C’est là, maintenant, qu’on éprouve l’écart qui ne cessera de s’accentuer entre la vie des autres et la sienne. Une vie qui a comme point d’horizon la liberté.

C’est là qu’on se rend compte du poids du geste fait à l’époque. Avoir une vie parallèle pour toujours. En marge. Des autres. De son époque.

Le poids de la singularité, c’est à quarante ans qu’il commence à être éprouvé. Pour toujours.

Plénitude brisée (2007)

« L’existence, c’est le fait qu’un individu humain n’est pas un simple organisme biologique, un simple mouvement vers la vie, c’est un grand mouvement vers le sens, la conscience de soi et la plénitude. Mais tout cela, à travers des activités bien précises. »[1]

La peinture ou plutôt l’acte de peindre est toujours en quelque sorte une recherche de plénitude. Mais cette recherche de plénitude n’advient jamais.

 

[1] Marie de Solemne, Entre désir et renoncement, Dialogue avec Robert Misrahi, 2005 (1999 première édition), Albin Michel, p.17.

 

Le rêve d’une étrangère (2007)

J’ai fait un rêve. C’était une petite fille au visage de femme. Elle avait les cheveux blonds et longs avec une moustache de la même couleur. Son corps était tenu enveloppé dans un cocon. Il y avait seulement les extrémités qui étaient libres de mouvement. Je venais d’accoucher de l’œuf duquel était sortie la petite fille au visage de femme. Cette petite fille m’était complètement étrangère et pourtant elle était sortie de moi. Elle était hybride, androgyne. Ses seins, son sexe étaient cachés. Elle n’avait pas de voix. Elle souriait. J’étais contente qu’elle soit de moi, mais je ne me reconnaissais point en elle.