L’auto… (2012)

S’il y a une parole autobiographique, c’est dans la mesure où j’utilise des affects liés à des situations et des personnages qui habitent ma mémoire et ma vie. Il ne s’agit pas de décrire minutieusement les faits exacts, mais d’en retenir l’essentiel : l’affect qui est une sensation après coup, une autoréflexion sensible.

Cet affect est transposé ensuite dans une voix, écrite puis dite. La parole qui est issue de cette mise en forme n’est plus celle du « moi », mais du « sujet », tel que l’entend la psychanalyse. Le sujet est repérable dans mouvement de la parole, dans la manière dont cette parole se dit, s’exprime, s’oriente, se synthétise. Le sujet est dans le geste de l’écriture et dans la voix, dans le corps du texte.

Écrire dans un paysage-010
Écrire le paysage #9 (2012), acrylique et médiums mixtes sur toile, 89 x 114 cm. Photo: Paul Litherland

Notes d’atelier (2012)

Je travaille avec le texte, point de départ à toute création. Ce dernier, par ailleurs, ne se présente pas sous la forme d’une publication. Il trouve d’autres médiums pour se transmettre à l’autre. Les deux médiums qui m’apparaissent les plus proches de ce que je suis : la peinture et la voix humaine. De l’une à l’autre, le signe traverse, il est à la fois abstrait et sensible. Nous sommes entre le rêve poétique et la narration, sans tomber dans le surréalisme. Que deviennent alors l’espace, le lieu, le paysage dans lesquels bougent et apparaissent ces phrases picturales et vocales? À qui s’adressent-elles? Je suis où et à qui parlais-je?

Un monde intérieur ne me satisfait pas, car l’intérieur découpé et détaché de l’extérieur n’existe pas. Jeté au-dehors non plus, ce serait le monde de l’image, du spectacle et de la représentation. Être d’ici, mais tournée et à l’écoute de ce qui se passe là-bas. Là-bas? La campagne, la ville, les deux? En mouvement?

Je m’adresse à quelqu’un, sans que ce quelqu’un ait un visage. Ce n’est qu’une adresse, un point extérieur qui me permette de dire. Un Autre, une oreille, sans voix. La voix vient d’ici. C’est la mienne ou celle qui me représente. C’est ma voix intime, celle du très proche, mais avec distance. C’est une voix sensible, mais non émotive.

Demain : enregistrer mes pas de la maison jusqu’au bout du terrain et revenir. Un tour complet du terrain. Lentement, contemplant, écoutant le bruit des oiseaux, de la rivière. Un portrait sonore du paysage. Tôt le matin. Pour éviter trop de parasitage. Ce qui était texture et matière organique deviendrait son, lieu où s’inscrit la voix.

Dans la peinture aussi, je dois décider quel est le lieu où habitent les signes. Des paysages abstraits, mais présentement, les paysages sont trop imposants à mon goût, trop forts, peut-être. Où se situent les signes, dans quel univers? Figuratif? Ce serait peut-être accorder trop d’importance à l’extérieur.

Grandeur des tableaux : peut-être recommencer à jouer avec les formats pour créer un paysage avec les tableaux eux-mêmes. Une installation, plutôt qu’une exposition conventionnelle de peinture. D’ailleurs, je ne fais pas seulement de la peinture. Je peins pour dire.

Écrire dans un paysage-004
Écrire le paysage #4 (2012), acrylique et médiums mixtes sur toile, 89 x 114 cm. Photo: Paul Litherland

La distance-intime (2012)

2012-06-25-Chevarie-Lessard-009
Écrire le paysage #8 (2012), acrylique et médiums mixtes sur toile, 89 x 114 cm. Photo: Paul Litherland

Il me faut une distance, un écart par rapport à « moi » pour pouvoir faire œuvre et rejoindre l’autre du lieu de son intimité. Cette distance ne doit pas être abstraite et trop éloignée de l’existence. Elle doit s’inscrire dans l’intimité d’un rapport, d’une mémoire, d’une vie. C’est ce que j’appelle une distance-intime.

Elle s’inscrit d’abord dans le style d’une écriture, une manière d’entendre ce que dit l’affect à la parole. Quand l’écriture commence, elle puise dans l’affect en soi. Ce dernier est la source de la parole écrite. C’est le lieu de l’intime. Le style au contraire est la distance, la mise en forme de l’affect.

Écrire, c’est entendre un ton, un rythme, un timbre, une expression. La voix rapproche ce qui s’éloigne dans la forme. Écrire d’un seul jet, comme la voix peut le faire. Dans ce jet, être à l’écoute de la manière dont se place le lien étroit entre l’affect et la musique qu’il sous-tend.