L’envers de la pensée (2008)

« Au plus intime, personne. Il n’y a personne au fond de la personne. En moi, il n’y a personne au fond. Tous, nous nous ouvrirons par dedans. » Novarina, Pendant la matière, p.120.

La pensée va d’elle-même. Elle avance. Elle ne se retourne pas. Et voilà que je ne suis plus là. La pensée m’a dépassée et me fait dérailler. Comment atteindre cet état d’ouverture et d’abandon sans perdre le fil de la raison ? Telle est la souffrance à laquelle je suis confrontée quotidiennement.

Et Novarina de continuer : « (…) J’ai perdu toute intention d’écrire, de peindre, de dessiner, moment où la parole a lieu toute seule, comme devant moi, hors de moi. Je n’ai jamais supporté l’idée que quelqu’un fasse quelque chose. (…) Je n’ai jamais écrit aucun de mes livres. » p.65.

Aller au fond de ce que l’on a dire pour découvrir qu’au fond, il n’y a rien, le fond s’avère toujours plus loin, jamais atteignable. Sentir que le corps s’échappe, qu’il se perd.

Le voile existe toujours entre soi et soi. Le désir porte ce qui se cache vers l’apparaître.

Le peindre avec insouciance et peut-être que dans cette absence de fixité quelque chose d’irréversible verra le jour. C’est souvent dans ce presque rien, qui semble détaché de soi au moment du faire que quelque chose de plus irreprésentable naît.

Parfois, l’impression de saisir quelque chose qui correspond à la justesse désirée semble envahir notre champ de perception et le recul fait apparaître l’illusion de cette coïncidence entre le désir et l’objet. Parfois, au contraire, au moment de l’acte tout semble aller de travers, la connexion ne semble pas s’établir entre soi et l’objet créé. Mais le temps passant, l’objet apparaît étonnamment plus exact et plus porté de désir que nous le croyons au départ.

Les mots ne disent le réel que par une torsion qui nous en fait apparaître les sous-entendus, bien que rien ne soit caché derrière.

À savoir que rien n’est gagné à l’avance, je m’avance à petits pas sur une corde tendue au-dessus du vide dans l’espoir d’attraper au vol le papillon.

Guylaine 18
Photo: Richard-Max Tremblay.
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Se déposer sur une île (2008)

Ce matin, je ne rêve plus.

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La création est un travail, mais je suis de celle qui croit aussi en l’inspiration. Se mettre à la tâche, comme une exigence qu’il faut suivre, mais aussi ne rien forcer dans ce mouvement qui porte là où on ne croyait pas aller au départ. Est-ce un événement heureux ? Parfois, c’est une souffrance pour soi et pour les gens qui nous accompagnent. C’est l’exigence du silence et du vide, c’est l’exigence à laquelle nous confine la traversée de l’océan désert pour trouver par hasard une île déserte sur laquelle se reposer et inventer une nouvelle vie.

Dans L’éloge du silence de Marc de Smedt : « Ballotté entre les bureaucraties et les cirques, entre l’ennui et la distraction, incapable de se retrouver dans une civilisation sans culture profonde qui s’efforce de combler, ou du moins de camoufler, son manque fondamental en faisant beaucoup de bruit, le citoyen fuit tout ce qui ressemble au vide, où il pourrait, peut-être, rencontrer et contempler son “visage originel”, et se complaît, plus ou moins satisfait, mais jamais heureux, dans une médiocrité “bien remplie”. » (p.124-125)

*

La limpidité n’est pas l’équivalent de la simplicité. De l’intérieur, les choses apparaissent beaucoup moins certaines, fixes et déterminées.

*

Quand le désir me quitte, l’intimité devient abstraite.

*

Ce qui donne de l’inspiration est une non-coïncidence avec l’autre, une part de secret, d’inavouable. Quand l’autre est trop là, la parole ne vient pas.

L’Unique Trait du Pinceau (2005)

En moi, quelque chose s’est arrêté. Un souffle, une voix, un chemin ? Quelque chose qui me porte et me fait découvrir de nouvelles avenues. Je ne pars jamais de rien pour dire, le commencement vient avec une faille en soi qui demande à être dit, dévoilée. Car il s’agit toujours d’un dévoilement dans l’art, quelque chose de caché est à découvrir. Mais qu’est-ce qui est à découvrir ? Je ne saurais le nommer, le secret reste indéchiffrable pour soi et pour l’autre. L’énigme persiste.

Je voudrais aller plus loin et pourtant plus loin c’est encore trop proche, plus loin ne semble pas exister. Peut-être s’agit-il de rester au plus près de l’expérience et de la réfléchir. Ce serait là la seule énigme à dire.

La peinture ou encore le poème, l’un par le visible, l’autre par le verbe, lance au dehors une échappé de soi qui reste illisible tout autant pour celui qui fait que pour celui qui regarde.

La peinture me donne à voir une manière d’écrire sans mot.

Shitao dans son traité sur la peinture parle de l’union de la peinture à la calligraphie. Ce qui lie l’un à l’autre n’est rien d’autre que ce qu’il appelle « l’Unique Trait du Pinceau »[1]. Il y a un seul geste qui me fait écrire ou peindre et ce geste part d’une origine lointaine, innommable.

Peinture et écriture ne sont pas dans un rapport de traduction, mais plutôt d’interrelation ou encore de transposition. L’un et l’autre ne sont pas un décalque de l’un ou l’autre. Ils s’interinfluencent. « Pour qui saisit vraiment leurs relations mutuelles, l’échange est comme celui d’un miroir qui reproduit une image sans qu’il y ait, au départ, la moindre intention préconçue.[2] », dit Pierre Rychmans dans son commentaire du traité sur la peinture de Shitao.

Tout l’effort de la parole consiste à s’approcher d’un objet sans pour autant rester prisonnier de celui-ci. L’objet est toujours fascinant. Il s’agit de s’en dégager pour pouvoir le dire.

Je ne dis que ce qui peut me manquer. Le vide est à l’origine de toute parole.

Dans la pensée taoïste, le vide coexiste avec le plein, la création est un jeu d’équilibre entre ces deux contraires.

La création est un mouvement dialectique entre le sujet et l’objet. L’équilibre parfait serait la mort.

L’Unique Trait du Pinceau est une belle façon de dire que la peinture ou l’écriture tendent à l’équilibre parfait, mais n’y parviennent jamais, heureusement.

« Dans la philosophie Chan, en effet, le point suprême du détachement et de l’illumination spirituelle ne se réalise qu’au cœur le plus concret d’un instant de réel pur. La méditation ne prend donc pas tant appui sur les Écritures ou sur tout autre appareil religieux au sens strict, que sur la présence brute de la réalité concrète la plus proche, la plus naturelle, la plus inattendue.[3] » Ce qui est vrai de la méditation, le serait également de la création.

Je m’appuie sur l’objet pour aller plus loin et donc plus proche.

Ça se passe de moi le plus possible.

« L’activité du peintre n’est pas d’imiter le donné divers de la Création, mais de reproduire l’acte même par lequel la Nature crée.[4] »

[1] Propos sur la peinture du moine Citrouille-amère, p.125.

[2] Ibid., p.107.

[3] Ibid., p.45.

[4] Ibid., p.46.

Entre vide et plein (2005)

Jean-Pierre Guay écrit pour l’essentiel dans son journal la nécessité qui le conduit à écrire quotidiennement et l’amour qu’il croit que Dieu lui porte. Pour le reste, quelques événements sont racontés : ses problèmes financiers et quelques autres difficultés avec les amis qu’il côtoie. Aucun fait excitant, aucune passion amoureuse rocambolesque, encore moins de rencontres extraordinaires. Et pourtant, on continue de lire et Jean-Pierre Guay d’écrire. Il ne se passe rien en apparence. On en arrive même à douter de la pertinence d’une telle lecture. L’écriture est ici une question de survie, sans pour autant devenir thérapie. On entre dans ses livres comme on entendrait une voix intérieure qui concerne l’intime.

Ses livres semblent échapper à toute forme de construction. Est-ce une illusion ? Je me demande s’il lui arrive de censurer certains mots, certaines phrases, de les garder pour lui. Je me demande s’il doute de la pertinence de ses écrits pour le regard des autres. Écrire, est-ce l’inscription de mots pour dire une souffrance ou une joie ? Est-ce qu’écrire se réduit à dire le plus simplement possible ce qui fait la vie et l’ennui ? L’écriture n’est-elle pas simplement une façon de se sentir moins seule quand on est avec d’autres qui ne seront jamais soi ? Est-ce qu’on cherche trop loin, pour rien ?

Comme le monochrome de Klein, l’écriture de Jean-Pierre Guay me ramène à la question de la surface et, avec elle, à ce que signifie : la profondeur. Loin de se réduire à un problème de perspective, la profondeur interroge le rapport entre un vide qui serait autre qu’un rien, qu’un néant et un plein, une forme, un objet qui ne serait plus opaque, objectif, frontal. Qu’est-ce qu’une surface qui me déporte de l’évidence, du connu ? Je me sens travaillée par la profondeur quand une surface me conduit ailleurs que là où elle semble me placer de prime abord: soit devant elle, à un point bien assuré et fixe.

Hésitation d’une trace (2005)

Je repense à ce rouge coquelicot. Puis avec le rouge, au blanc intégré dans ma peinture cet automne.

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Chorégraphie 6, 2005. Médium sur papier mylar. 236cm x 53cm. Photo: Guy L’Heureux.

Quelqu’un m’a dit que le rouge et le blanc étaient les couleurs du deuil pour les Chinois. Je ne savais pas. Il s’agit toujours de se dépouiller de quelque chose, de perdre ce à quoi on tient comme une garantie de sa sécurité pour peindre, pour écrire.

J’hésite à quitter ce rouge et ce blanc, je sens que je n’aurai pas le choix.

Les remplacer par une trace transparente qui se fonde avec la translucidité du papier, c’est le nouveau chemin que je pourrais emprunter. Je perdrais la trace opaque pour trouver une trace invisible devant laquelle le spectateur ne peut que se mettre en mouvement cherchant les traces du pinceau.

C’est par-delà l’opacité, la résistance, qu’on peut rejoindre la transparence.

Alors que devant les traces rouges et blanches, on voudrait reconnaître dans les traits une calligraphie chinoise ou arabe ; dans les traces transparentes, la calligraphie, comme signe, perd de son emprise et fait apparaître davantage le mouvement qui est à l’œuvre. On cherche moins le texte de la peinture, que son surgissement.

Le chemin à suivre se fait de l’intérieur d’une pratique, d’un sentiment, d’une nécessité qui dépasse toute forme d’explication théorique. Revenir à l’écriture, revenir à la peinture. J’hésite, je veux rester dans l’hésitation.

Dépouilleuse (2005)

« N’être rien. Ne rien voir devant soi. Ni derrière, d’ailleurs. L’enchaînement par le vide. Une touffe d’herbe au milieu du gravier. Rien ne bouge que la brise elle-même, une brise trop chaude pour remuer quoi que ce soit. Où suis-je. En quelle partie de mon corps me suis-je tapi. Nulle part. Je suis là, sans autre choix que d’y être. Le jour, la nuit : quelle différence.[1] »

Extrait du Journal de Jean-Pierre Guay

 

Le silence est toujours habité par quelques présences. Dans ces instants de suspension, le temps semble courir sans soi.

Se retrouver dans un lieu non localisé dans l’espace géométrique, un lieu dont les frontières sont sans cesse remises en question. L’atelier, quand il quitte les murs opaques qui le cadrent dans un espace identifiable, devient l’ailleurs qui revient me visiter chaque fois que je me retrouve seule, à l’extérieur, à l’intérieur, quelque part entre les deux. L’atelier est un nom pour décrire un espace qui traverse la surface du réel, sans pour autant se cacher ailleurs que dans cette surface, un espace où l’on ne se sent nulle part et complètement là, présent à cet univers. Je suis quelqu’un pour aussitôt l’oublier, me dissoudre dans le cours des événements sans y perdre la raison. Écrire. Une trace. Je ne construis rien, je ne détruis rien. Je laisse les mots ou les gestes venir, se déposer, là. Je viens me dépouiller.

Venir chaque jour rencontrer ce vide et se dépouiller d’un trop-plein d’existence, même quand la journée semble vaine et sans couleur, grise comme le ciel à l’automne.

Il n’y aurait pas un non-être qui s’opposerait à l’être, il n’y aurait qu’un vide et un plein qui s’entrecroiseraient. Le vide n’est pas rien. Il serait l’espace ouvert qui permet au chemin de continuer et de prendre des allures inattendues.

Parfois, les pensées sont arrêtées. Quand j’écris dans cet état d’absence, j’écris mes meilleures pensées : celles que j’ai habitées jusqu’au bout.

Évidence : voilà un mot que je n’aurais jamais pu écrire en étant devant la philosophie et non en elle. Je ne suis qu’une dépouilleuse.

La question de la fin rejoint inévitablement la question de l’origine, l’une et l’autre n’étant au font qu’une seule et même question : entre les deux, des traces, des résistances qui nous font désirer.

[1] Jean-Pierre Guay, Fragments, déchirures et déchirements, Montréal : Les Herbes rouges, 2003, p.83.