L’expérience originelle (2019)

L’auteur et professeur Yvon Rivard, dans ses cours de création littéraire, disait à ses élèves qu’il fallait trouver le centre émotif ou intellectuel de leur vision et cette motivation tracerait leur voi(e)/(x). Il y a une expérience originelle. Elle surgira un jour.

Depuis des années, je m’inspire du paysage, celui de la campagne où je passe mes fins de semaine, sans pourtant le représenter. Le paysage me permet de me retrouver, d’écouter ma respiration, en marchant, en contemplant la rivière. C’est ce qui me fait chercher une profondeur en peinture, même si je peins avec des éléments abstraits, près de l’écriture.

Ce soir, il m’est revenu en mémoire, en un éclair, la sensation étant enfant de marcher en forêt. Depuis que je suis toute petite, j’ai toujours aimé, voire désiré marcher en pleine nature, seule, avec mon bâton de marche. Quand, à 11 ans, on m’a demandé mon activité préférée, je n’ai pas répondu la lecture, la gymnastique que je pratiquais assidument, ni la peinture ou le bricolage, j’ai répondu: marcher en forêt. Cette marche en pleine nature était déjà très jeune une façon de me retrouver au dedans en étant au dehors. C’était la même sensation que j’éprouvais le matin, en me levant avant mes soeurs et mes parents, et que je m’assoyais en indien dans mon lit et attendait que le jour se lève en regardant le ciel par la fenêtre. On ne m’a jamais appris à me recueillir, c’était naturel, comme aimer marcher en forêt.

Publicités

Les pièges du postmodernisme (2009)

Selon Dubuffet, l’art n’est pas du côté des œuvres « creuses », ennuyeuses, produites par et pour le plus grand nombre : « Où viennent s’installer les estrades pompeuses de la culture et pleuvoir les prix et lauriers sauvez-vous bien vite : l’art a peu de chance d’être de ce côté. Du moins n’y est-il plus s’il y avait peut-être été, il s’est pressé de changer d’air. Il est allergique à l’air des approbations collectives. »[1]

On pourrait croire qu’avec l’éclatement des mouvements et des horizons, l’art ne suit plus aucune convention. La norme court toujours et la peinture, et encore plus la non-figuration, est loin d’être à la mode de nos jours. L’avancement exponentiel de la technique place la peinture loin derrière la vidéo, les œuvres sonores, la robotique. Les centres d’artistes exposent des artistes qui usent de ces nouvelles formes d’expression, les nouveaux outils de la création. En ce sens, peindre est devenu un mouvement de résistance contre cette technologie de plus en plus sophistiquée et même contre une certaine manière de concevoir le grand Art.

Et pourtant, je m’essaie moi aussi à l’installation vidéo et à la performance et même que cette forme d’expression semble correspondre davantage à ce que je cherche à dire ici. La technique doit servir le propos et non devenir l’œuvre. Le risque est justement de tomber dans le piège de la sophistication de la technique et de perdre ce rapport à soi, au surgissement de la parole qui donne un sens à l’œuvre.

Dans ces installations, il y avait un texte, une voix, venue de très loin. Elle se présentait par fragments, par coupures, par une respiration saccadée et elle tentait de dire le lien primitif qui m’unit au monde à travers un amant, ma mère, un ami. Cette parole du très loin était ensuite mis en espace, par mon corps, par ma voix, par une image vidéo et par une nature que j’avais transportée à l’intérieur d’une chambre close et obscure. Ces trois installations me sont venues simplement et avec une grande inspiration, comme si elles avaient germé pendant des années et qu’elles venaient tout à coup à naître après un long moment d’attente. Elles utilisaient la technique, mais pour aussitôt l’amener vers l’intérieur, vers le très près. Les monochromes me sont venues à la suite, comme un retour à un moment premier. Deux pratiques en parallèle, l’un empruntant une pratique ancienne et l’autre me jetant dans une modernité que je contrôle encore à peine. Il s’agit de faire vivre ces deux mouvements vers l’avant tout en gardant un contact avec la source qui les nourrit et lui donne une raison d’être.

La parole à fleur de peau
La parole à fleur de peau voir vidéo sur guylainechevarielessard.ca
Ma mère ce n'est pas un pays c'est l'hiver
Ma mère ce n’est pas un pays c’est l’hiver voir vidéo à guylainechevarielessard.ca
Les rêveries d'Éloïse sur le promeneur solitaire
Les rêveries d’Éloïse sur le promeneur solitaire voir vidéo sur guylainechevarielessard.ca

[1]Jean Dubuffet, cité dans L’art outsider de Colin Rhodes, p.23.

Louise Bourgeois (2008)

Louise Bourgeois écrit « l’art, c’est la douleur de ne pas pouvoir s’exprimer vraiment, d’exprimer ses relations intimes, son inconscient, de faire suffisamment confiance au monde pour s’exprimer directement dans ce monde. L’art c’est essayer de rester sain dans cette situation, essayer d’être sain temporairement en s’exprimant soi-même. »

Comme le dit encore Louise Bourgeois, moi ne m’intéresse guère.

Guylaine 14(web)
Derrière, caché, le chemin qui mène à la rivière (2008). Acrylique et médiums mixtes sur toile. 137 x 107 cm. Photo: Richard-Max Tremblay.

À la campagne (2008)

Guylaine 15(web)
Sur le chemin qui mène à la frontière (2008), acrylique et médiums mixtes sur toile, 137 x 107 cm. Photo: Richard-Max Tremblay.

J’entends le bruit de l’eau de la rivière aux brochets couler au loin. Et autour le silence, un silence qui me donne envie de continuer à méditer.

Quelques oiseaux piaillent. Une cigale chante au soleil.

Ce matin, j’étais au bord de la rivière, ce midi sur la table de la terrasse arrière et cet après-midi sur la petite chaise en haut près de la fenêtre. Ces changements ravivent mon esprit.

L’objet peut être à côté de soi, tout comme en soi, tout dépend du point de vue où l’on se trouve.

Les carnets (2008)

Il pleut à verse.

« Défaite de soi. Se retirer, laisser parler; se retirer et laisser parler notre langue; se retirer et laisser parler les couleurs. Toute l’action du peintre, de l’acteur, du poète, est de se retirer de la peinture, du rôle, des paroles. Laisser peindre la matière et laisser penser les mots. » Novarina, Pendant la matière, p.124.

Un train passe, puis une voiture…

Je me laisse guider par le souffle de mes pas.

« Écrire avant d’avoir des idées; peindre avant que la pensée sèche. » Novarina, Pendant la matière, p.121.

L’amour m’indispose.

J’ai commencé à lire les carnets de André Major. Il raconte comment ses carnets ont été écrits à partir de ses pensées vagabondes autour du quotidien. Les carnets sont un diapason qui nous font réaliser ce qui est en train d’advenir au moment du dire en s’adressant à un autre, un lecteur éventuel.

J’entends ici le silence.

André Major mentionne également que le carnet est une façon de se mettre en scène. Dans cette mise en scène, il y a une certaine fausseté qui permet au propos d’être encore plus vrai.

La trop grande réalité d’une chose m’en éloigne. Dans toute chose, une part de rêve est nécessaire. Ce sont ces rêves qui continuent de nous faire espérer.

Notes pour une éthique de la création (2017)

Avoir la foi en la recherche du sens.

Cette recherche passe dans un faire et dans une parole à partir de ce faire.

La foi vient d’une nécessité intérieure. Ce n’est pas une foi en Dieu, mais dans un Logos à découvrir, à créer.

La foi se fait sentir si rien de l’extérieur nous porte à ce faire, à ce dire.

La nécessité de ce faire et de ce dire s’éprouve dans l’être quand le regard de l’Autre nous déporte de cette recherche.

La nécessité vient uniquement de soi.

Si la recherche à travers ce faire et ce dire cesse, l’existence perd de son sens.

Le sens est dans la recherche elle-même.

Le Dire donne de la consistance au faire.

Faire uniquement, c’est comme se perdre dans un travail.

Travailler sans plus avoir d’espace pour la pensée, c’est perdre le sens, c’est perdre la vie.

La pensée qui s’ancre dans un faire c’est la vie elle-même.

Créer sans une activité réflexive c’est enterrer la vie.

Créer = Penser = Faire = Dire.

Je n’écris pas pour expliquer ce que je fais, mais pour donner une autre dimension à ce que je fais.

Dire ouvre le faire au sens.

Le sens s’incarne dans le faire et se dévoile dans le Dire.

Dire, c’est faire surgir le sens.

Écrire, c’est permettre au Dire de se poser.

Écrire, c’est ouvrir la possibilité du sens.

Dire et écrire sont deux facettes du déploiement du sens.

Pour garder active la recherche de sens, il ne faut pas céder sur son désir.

Être sujet désirant est la condition de cette recherche.

Le désir est le guide de cette recherche.

Ce désir n’a pas d’objet empirique, sinon intentionnel ou pulsionnel.

Quand le désir se perd, on ne peut plus parler de création, plutôt d’artisanat.

Le désir sans objet se laisse apparaître dans les lieux troués de l’œuvre, là où ça ne coïncide pas.

Le Dire, c’est toujours le dire à quelqu’un. Ce quelqu’un, il se peut qu’il n’entende pas.

La fermeture de l’autre à cette recherche intime du sens est source de souffrance, d’angoisse et de solitude.

Être seul avec ce désir de sens conduit à la folie.

Le créateur doit avoir un ou des autres sur qui compter, c’est ce qui lui permet de continuer.

L’intime (2008)

L’intime. Tout l’enjeu est là. Ces événements du quotidien qui me font réfléchir, qui me font dessiner et peindre concernent mon être au monde. Comment dès lors « je », mon corps, me déjoue-t-il? Comment me fait-il rencontrer l’autre sur mon chemin de manière singulière, en dehors de tout cliché? J’échappe à la représentation. Comment de ce constat, le mettre en image ? Contradiction qui me fait réfléchir et pose problème à la peinture. Comment faire un journal intime, journal de secrets, de pensées inavouables, de désirs refoulés, tout en restant pudique ? Car la pudeur est peut-être la peur que le corps éprouve à se laisser enfermer dans une image qui ne le concerne qu’en partie. Dire l’intime, c’est toujours prendre le risque de ne pas être entendu dans toute sa complexité.

Entrer plus profondément dans la réalité de l’intimité et la complexité du sujet me fait perdre des certitudes. La certitude n’appartient qu’aux ignorants. J’ai peur et l’autre aussi.

Guylaine 17(web)
Dessous féminins (2008), acrylique et médiums mixtes sur toile, 153 x 122 cm. Photo: Richard-Max Tremblay

Une vie parallèle (2017)

Cercle noir d'ivoire, 2017.
Cercle noir d’ivoire, 2017. Acrylique sur toile, 122cm x 91,5cm. Photo: Paul Litherland.

À vingt ans, on se disait que c’était temporaire, qu’un jour on y arriverait –

Arriverait à épouser le mouvement qui porte les autres à avoir –

Être dans le cours des choses.

Et puis à trente ans, on est toujours sur le même chemin. On est toujours sur une voie où il n’y que quelques étrangers comme soi, mais on se dit –

On se dit qu’à la fin de la trentaine on y arrivera. Peut-être.

Puis, arrive quarante ans. Et on est toujours sur ce chemin que nous avons commencé à tracer depuis vingt ans, un chemin où il n’y a personne ou presque, sinon des morts, des êtres qu’on rencontre dans les livres, les expositions, les concerts.

On se rend compte alors de la portée du geste qui nous a animé vingt ans plus tôt, geste banal à l’époque, mais qui aujourd’hui, avec le chemin parcouru, trouve toute sa réalité. C’est là, maintenant, qu’on éprouve l’écart qui ne cessera de s’accentuer entre la vie des autres et la sienne. Une vie qui a comme point d’horizon la liberté.

C’est là qu’on se rend compte du poids du geste fait à l’époque. Avoir une vie parallèle pour toujours. En marge. Des autres. De son époque.

Le poids de la singularité, c’est à quarante ans qu’il commence à être éprouvé. Pour toujours.

Entre le Christ et Démon (2005)

Il y a la nuit, parfois. « Je ne sais plus d’où je viens, je sais encore moins où je vais. Je te vois continuant de me faire signe d’aller vers toi mais je n’entends pas les paroles telles qu’elles s’impriment dans ma chair.[1] » Quand ça ne va plus, il s’adresse au Christ. Cette adresse est pleine d’espoir, car il croit, oui c’est un « croyant ». D’une chair plus immatérielle que la nôtre, la vie peut émerger à nouveau.

Comme avec Démon, son chien, le Christ est un point limite où l’homme n’est plus, mais où il y a la vie, encore. L’animal dans ce qu’il a de plus terrestre et le Christ dans ce qu’il a de surnaturel se rencontrent dans ces pages du journal. Du surnaturel, comme de l’animal, il y a l’espoir d’un réconfort, celui d’une vie meilleure quelque part en ce monde.

« Je n’écris que pour toi [Christ]. Le non-sens absolu. » Cette adresse pourtant ne pourra que lui répondre par un vide. Guay nage dans l’absolu. Les hommes le déçoivent.

Il y a l’Autre monde et il y a l’ici-bas. Entre les deux, il y a l’enfant. Guay ne peut se résoudre au jeu des apparences. Il cherche une parole pure. Il aime ce qu’il y a de plus innocent en ce monde. Comme si sa parole, contrairement aux autres paroles littéraires, était plus vraie, plus juste, parce que plus simple et plus authentique. Comme si l’authenticité était une question d’innocence, de pureté et de fragilité.

La parole de Guay est plus qu’un récit introspectif, elle est prière, une manière de recueillement avec l’Autre, ici le Christ. « Écrits, mes mots restent de ce monde s’ils l’ont été pour toi. Ils sont prière quand je les mets sur le papier.[2] »

L’intériorité de Guay est perméable. Il nous y invite. L’Autre est présent dans cette parole. Dès qu’il y a une voix, une parole véritable, il y a de l’Autre à moins que ce ne soit « la parole du fou ».

Bien qu’il cherche la transparence, sa prière est empreinte d’opacité. La transparence de Guay n’est atteinte que par l’entremise de l’écriture. Les mots déportent de la toute présence à soi. Il y a une transgression de l’unité parfaite tant recherchée. Nous ne sommes jamais dans le même. Comme le dit Lévinas dans Totalité et infini, le même n’est jamais que par sa contrepartie : l’Autre. L’écriture appelle l’Autre du sein d’un soi auquel on voudrait se fondre.

 

[1] Guay, ibid., p.22. (fragments…)

[2] Ibid., p.23.