Louise Bourgeois (2008)

Louise Bourgeois écrit « l’art, c’est la douleur de ne pas pouvoir s’exprimer vraiment, d’exprimer ses relations intimes, son inconscient, de faire suffisamment confiance au monde pour s’exprimer directement dans ce monde. L’art c’est essayer de rester sain dans cette situation, essayer d’être sain temporairement en s’exprimant soi-même. »

Comme le dit encore Louise Bourgeois, moi ne m’intéresse guère.

Guylaine 14(web)
Derrière, caché, le chemin qui mène à la rivière (2008). Acrylique et médiums mixtes sur toile. 137 x 107 cm. Photo: Richard-Max Tremblay.
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À la campagne (2008)

Guylaine 15(web)
Sur le chemin qui mène à la frontière (2008), acrylique et médiums mixtes sur toile, 137 x 107 cm. Photo: Richard-Max Tremblay.

J’entends le bruit de l’eau de la rivière aux brochets couler au loin. Et autour le silence, un silence qui me donne envie de continuer à méditer.

Quelques oiseaux piaillent. Une cigale chante au soleil.

Ce matin, j’étais au bord de la rivière, ce midi sur la table de la terrasse arrière et cet après-midi sur la petite chaise en haut près de la fenêtre. Ces changements ravivent mon esprit.

L’objet peut être à côté de soi, tout comme en soi, tout dépend du point de vue où l’on se trouve.

Les carnets (2008)

Il pleut à verse.

« Défaite de soi. Se retirer, laisser parler; se retirer et laisser parler notre langue; se retirer et laisser parler les couleurs. Toute l’action du peintre, de l’acteur, du poète, est de se retirer de la peinture, du rôle, des paroles. Laisser peindre la matière et laisser penser les mots. » Novarina, Pendant la matière, p.124.

Un train passe, puis une voiture…

Je me laisse guider par le souffle de mes pas.

« Écrire avant d’avoir des idées; peindre avant que la pensée sèche. » Novarina, Pendant la matière, p.121.

L’amour m’indispose.

J’ai commencé à lire les carnets de André Major. Il raconte comment ses carnets ont été écrits à partir de ses pensées vagabondes autour du quotidien. Les carnets sont un diapason qui nous font réaliser ce qui est en train d’advenir au moment du dire en s’adressant à un autre, un lecteur éventuel.

J’entends ici le silence.

André Major mentionne également que le carnet est une façon de se mettre en scène. Dans cette mise en scène, il y a une certaine fausseté qui permet au propos d’être encore plus vrai.

La trop grande réalité d’une chose m’en éloigne. Dans toute chose, une part de rêve est nécessaire. Ce sont ces rêves qui continuent de nous faire espérer.

Notes pour une éthique de la création (2017)

Avoir la foi en la recherche du sens.

Cette recherche passe dans un faire et dans une parole à partir de ce faire.

La foi vient d’une nécessité intérieure. Ce n’est pas une foi en Dieu, mais dans un Logos à découvrir, à créer.

La foi se fait sentir si rien de l’extérieur nous porte à ce faire, à ce dire.

La nécessité de ce faire et de ce dire s’éprouve dans l’être quand le regard de l’Autre nous déporte de cette recherche.

La nécessité vient uniquement de soi.

Si la recherche à travers ce faire et ce dire cesse, l’existence perd de son sens.

Le sens est dans la recherche elle-même.

Le Dire donne de la consistance au faire.

Faire uniquement, c’est comme se perdre dans un travail.

Travailler sans plus avoir d’espace pour la pensée, c’est perdre le sens, c’est perdre la vie.

La pensée qui s’ancre dans un faire c’est la vie elle-même.

Créer sans une activité réflexive c’est enterrer la vie.

Créer = Penser = Faire = Dire.

Je n’écris pas pour expliquer ce que je fais, mais pour donner une autre dimension à ce que je fais.

Dire ouvre le faire au sens.

Le sens s’incarne dans le faire et se dévoile dans le Dire.

Dire, c’est faire surgir le sens.

Écrire, c’est permettre au Dire de se poser.

Écrire, c’est ouvrir la possibilité du sens.

Dire et écrire sont deux facettes du déploiement du sens.

Pour garder active la recherche de sens, il ne faut pas céder sur son désir.

Être sujet désirant est la condition de cette recherche.

Le désir est le guide de cette recherche.

Ce désir n’a pas d’objet empirique, sinon intentionnel ou pulsionnel.

Quand le désir se perd, on ne peut plus parler de création, plutôt d’artisanat.

Le désir sans objet se laisse apparaître dans les lieux troués de l’œuvre, là où ça ne coïncide pas.

Le Dire, c’est toujours le dire à quelqu’un. Ce quelqu’un, il se peut qu’il n’entende pas.

La fermeture de l’autre à cette recherche intime du sens est source de souffrance, d’angoisse et de solitude.

Être seul avec ce désir de sens conduit à la folie.

Le créateur doit avoir un ou des autres sur qui compter, c’est ce qui lui permet de continuer.

L’intime (2008)

L’intime. Tout l’enjeu est là. Ces événements du quotidien qui me font réfléchir, qui me font dessiner et peindre concernent mon être au monde. Comment dès lors « je », mon corps, me déjoue-t-il? Comment me fait-il rencontrer l’autre sur mon chemin de manière singulière, en dehors de tout cliché? J’échappe à la représentation. Comment de ce constat, le mettre en image ? Contradiction qui me fait réfléchir et pose problème à la peinture. Comment faire un journal intime, journal de secrets, de pensées inavouables, de désirs refoulés, tout en restant pudique ? Car la pudeur est peut-être la peur que le corps éprouve à se laisser enfermer dans une image qui ne le concerne qu’en partie. Dire l’intime, c’est toujours prendre le risque de ne pas être entendu dans toute sa complexité.

Entrer plus profondément dans la réalité de l’intimité et la complexité du sujet me fait perdre des certitudes. La certitude n’appartient qu’aux ignorants. J’ai peur et l’autre aussi.

Guylaine 17(web)
Dessous féminins (2008), acrylique et médiums mixtes sur toile, 153 x 122 cm. Photo: Richard-Max Tremblay

Une vie parallèle (2017)

Cercle noir d'ivoire, 2017.
Cercle noir d’ivoire, 2017. Acrylique sur toile, 122cm x 91,5cm. Photo: Paul Litherland.

À vingt ans, on se disait que c’était temporaire, qu’un jour on y arriverait –

Arriverait à épouser le mouvement qui porte les autres à avoir –

Être dans le cours des choses.

Et puis à trente ans, on est toujours sur le même chemin. On est toujours sur une voie où il n’y que quelques étrangers comme soi, mais on se dit –

On se dit qu’à la fin de la trentaine on y arrivera. Peut-être.

Puis, arrive quarante ans. Et on est toujours sur ce chemin que nous avons commencé à tracer depuis vingt ans, un chemin où il n’y a personne ou presque, sinon des morts, des êtres qu’on rencontre dans les livres, les expositions, les concerts.

On se rend compte alors de la portée du geste qui nous a animé vingt ans plus tôt, geste banal à l’époque, mais qui aujourd’hui, avec le chemin parcouru, trouve toute sa réalité. C’est là, maintenant, qu’on éprouve l’écart qui ne cessera de s’accentuer entre la vie des autres et la sienne. Une vie qui a comme point d’horizon la liberté.

C’est là qu’on se rend compte du poids du geste fait à l’époque. Avoir une vie parallèle pour toujours. En marge. Des autres. De son époque.

Le poids de la singularité, c’est à quarante ans qu’il commence à être éprouvé. Pour toujours.

Entre le Christ et Démon (2005)

Il y a la nuit, parfois. « Je ne sais plus d’où je viens, je sais encore moins où je vais. Je te vois continuant de me faire signe d’aller vers toi mais je n’entends pas les paroles telles qu’elles s’impriment dans ma chair.[1] » Quand ça ne va plus, il s’adresse au Christ. Cette adresse est pleine d’espoir, car il croit, oui c’est un « croyant ». D’une chair plus immatérielle que la nôtre, la vie peut émerger à nouveau.

Comme avec Démon, son chien, le Christ est un point limite où l’homme n’est plus, mais où il y a la vie, encore. L’animal dans ce qu’il a de plus terrestre et le Christ dans ce qu’il a de surnaturel se rencontrent dans ces pages du journal. Du surnaturel, comme de l’animal, il y a l’espoir d’un réconfort, celui d’une vie meilleure quelque part en ce monde.

« Je n’écris que pour toi [Christ]. Le non-sens absolu. » Cette adresse pourtant ne pourra que lui répondre par un vide. Guay nage dans l’absolu. Les hommes le déçoivent.

Il y a l’Autre monde et il y a l’ici-bas. Entre les deux, il y a l’enfant. Guay ne peut se résoudre au jeu des apparences. Il cherche une parole pure. Il aime ce qu’il y a de plus innocent en ce monde. Comme si sa parole, contrairement aux autres paroles littéraires, était plus vraie, plus juste, parce que plus simple et plus authentique. Comme si l’authenticité était une question d’innocence, de pureté et de fragilité.

La parole de Guay est plus qu’un récit introspectif, elle est prière, une manière de recueillement avec l’Autre, ici le Christ. « Écrits, mes mots restent de ce monde s’ils l’ont été pour toi. Ils sont prière quand je les mets sur le papier.[2] »

L’intériorité de Guay est perméable. Il nous y invite. L’Autre est présent dans cette parole. Dès qu’il y a une voix, une parole véritable, il y a de l’Autre à moins que ce ne soit « la parole du fou ».

Bien qu’il cherche la transparence, sa prière est empreinte d’opacité. La transparence de Guay n’est atteinte que par l’entremise de l’écriture. Les mots déportent de la toute présence à soi. Il y a une transgression de l’unité parfaite tant recherchée. Nous ne sommes jamais dans le même. Comme le dit Lévinas dans Totalité et infini, le même n’est jamais que par sa contrepartie : l’Autre. L’écriture appelle l’Autre du sein d’un soi auquel on voudrait se fondre.

 

[1] Guay, ibid., p.22. (fragments…)

[2] Ibid., p.23.

Le temps du désir (2005)

« Quand est désamorcé le besoin d’agir, la production de l’homme devient oeuvre. Au lieu de s’évanouir dans la vanité de son auteur, l’œuvre s’en détache. (…) L’œuvre n’occulte pas l’absence de l’ami ou de Dieu. Elle l’avive. Elle ne met jamais quelque chose là où il n’y a rien. Elle est l’écho du manque-à-être de l’homme. (…) Lorsqu’à travers l’obligation de produire et de travailler, l’homme accède à l’œuvre, il s’en aperçoit au désaisissement qu’il éprouve.[1] »

Denis Vasse

La vie courante indiffère Guay.[2] Pourtant on en apprend sur un rêve, le rêve d’une maison, d’une demeure, là où il aimerait vivre peut-être. La maison revient souvent dans ses journaux comme le lieu où se fait l’écriture. Il a besoin d’un enveloppement quelconque pour se retrouver. La maison est son atelier, ce lieu difficilement localisable, à moitié en dedans, à moitié en dehors.

Il se sent comme « une roche au bord du chemin[3] ». Une roche quelconque, anonyme, une roche qu’on peut faire rouler avec le pied dans sa promenade. La roche est minuscule face au spectacle du monde.

Il se met à l’écoute de ce petit caillou sur la route à suivre. Il écrit lentement.

Cette écoute ne se fait pas sans résistance. Le monde se « durcit[4] » au contact de l’écriture. Il faut y aller par petits traits.

Il n’y a que les discours qui remplissent le vide. Ici, loin des discours, nous sommes en présence d’une parole intimiste.

Dans l’œuvre, le vide inhérent au fait d’être n’est jamais nié. Et c’est en apprenant à vivre avec ce vide que l’autre peut être approché sans être consommé.

La maison est le lieu du désir de l’Autre sans être une institution ou une Église.

Une parole de Vasse me revient encore ici :

« [l’œuvre] est ce point de rupture où la représentation devient signifiante d’autre chose que la chose, cette autre chose qui jamais ne se dit et qui, pourtant, court dans le nœud de toute parole.[5] »

[1] Vasse, Denis, Le temps du désir, essai sur le corps et la parole, Paris : Seuil, 1997, p.54.

[2] Guay, ibid., p.10.

[3] Ibid., p.11.

[4] Ibid.

[5] Vasse, ibid., p.54.

L’autre comme altérité intime (2005)

« La question de l’homme se pose en ce point d’émergence de la parole, là où, en son corps, le besoin de l’autre se convertit en désir de l’Autre. »

Denis Vasse, Le temps du désir, p.19.

Il y a eu une mort, celle de son chien Cthulhu. Son chien est son plus fidèle compagnon de route. Il traverse d’ailleurs tout son journal.

Seul, il est la plupart du temps. L’autre est difficile à rencontrer quand il se présente comme libre et en ce sens comme une altérité que je ne peux récupérer dans le moi. Laisser l’autre libre, c’est ne pas le réduire à un objet de consommation. Je le laisse libre de moi. Je suis avec l’autre quand j’arrive à être avec le manque en moi.

Cette recherche de ce qui dans l’autre nous renvoie à de l’étrangeté, c’est peut-être ce qu’on appelle le désir de l’Autre. Je désire ce qui laisse l’autre libre, j’accepte l’Autre en l’autre. L’Autre est précisément celui qui ne peut se consommer. Il est celui qui fait revenir l’ordre de la pensée dans un monde empreint d’images.

Le silence du peintre (2005)

« Le silence n’existe pas. Il n’est qu’un lieu, un espace-temps, occupé par des pensées et des affects ou même donnant le sentiment d’un vide impossible à combler – mais toujours peuplé de fantasmes.[1] »

Le silence habite le travail du peintre. Sa main et ses pensées suivent le cours de ses gestes. Il est dans une pensée de l’événement. L’événement est la peinture en train de se faire, tranquillement, avec les obstacles qu’elle rencontre. Le temps du faire reste silencieux et discret.

Le travail du peintre n’est pas de l’extraordinaire, mais du quotidien. L’artiste se lève, va à l’atelier, et là, dans cet espace singulier, il fait.

L’attention du peintre est dans chaque geste de la main. Les gestes sont généralement simples, répétitifs même. Ses gestes sont ceux de l’artisan, même si son projet dépasse l’artisanat. Sa voix est dans la multiplicité des gestes qu’il fait avec attention.

Le philosophe construit, abstrait, le peintre fait dans le concret de la couleur et de ses pinceaux.

La peinture permet aux pensées de retrouver le lieu d’où elles surgissent ; dans le corps en train de faire. Là, la parole du peintre est simple.

Le silence de la peinture est rempli de toutes ces choses qu’on ne dit pas, mais qu’on pense tout de même librement. Le travail de la main permet cette liberté de penser sans attache.

Le peintre a cette chance de pouvoir pratiquer l’écoute flottante de la parole intérieure. Dans la solitude de l’atelier, le silence de l’autre fait qu’en soi ça parle longtemps. C’est ce qui permet au vide d’être également un plein.

Le silence appelle une présence qui n’est pas tout, mais qui est là tout de même avec insistance. La présence se fait sentir dans les gestes qu’on répète. Être présent, c’est être en train de faire avec simplicité et détachement. Dans la présence, la parole joue toujours, elle passe sans s’arrêter sur un objet. Elle traverse le sujet.

Le sujet n’est pas l’objet, Le sujet est là d’où ça vient et l’objet là où ça s’en va. Quand l’objet est trop présent, plus rien ne vient. L’entre-deux est l’idéal, il n’est jamais accessible cependant dans sa pureté.

[1] Sylvie Karila, « L’analyste et ses silences » dans Le silence, la force du vide, Éditions Autrement : Paris, 1999, p.142.