À la campagne (2008)

Guylaine 15(web)
Sur le chemin qui mène à la frontière (2008), acrylique et médiums mixtes sur toile, 137 x 107 cm. Photo: Richard-Max Tremblay.

J’entends le bruit de l’eau de la rivière aux brochets couler au loin. Et autour le silence, un silence qui me donne envie de continuer à méditer.

Quelques oiseaux piaillent. Une cigale chante au soleil.

Ce matin, j’étais au bord de la rivière, ce midi sur la table de la terrasse arrière et cet après-midi sur la petite chaise en haut près de la fenêtre. Ces changements ravivent mon esprit.

L’objet peut être à côté de soi, tout comme en soi, tout dépend du point de vue où l’on se trouve.

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Les carnets (2008)

Il pleut à verse.

« Défaite de soi. Se retirer, laisser parler; se retirer et laisser parler notre langue; se retirer et laisser parler les couleurs. Toute l’action du peintre, de l’acteur, du poète, est de se retirer de la peinture, du rôle, des paroles. Laisser peindre la matière et laisser penser les mots. » Novarina, Pendant la matière, p.124.

Un train passe, puis une voiture…

Je me laisse guider par le souffle de mes pas.

« Écrire avant d’avoir des idées; peindre avant que la pensée sèche. » Novarina, Pendant la matière, p.121.

L’amour m’indispose.

J’ai commencé à lire les carnets de André Major. Il raconte comment ses carnets ont été écrits à partir de ses pensées vagabondes autour du quotidien. Les carnets sont un diapason qui nous font réaliser ce qui est en train d’advenir au moment du dire en s’adressant à un autre, un lecteur éventuel.

J’entends ici le silence.

André Major mentionne également que le carnet est une façon de se mettre en scène. Dans cette mise en scène, il y a une certaine fausseté qui permet au propos d’être encore plus vrai.

La trop grande réalité d’une chose m’en éloigne. Dans toute chose, une part de rêve est nécessaire. Ce sont ces rêves qui continuent de nous faire espérer.

Retour du manque (2005)

Le geste créateur n’était qu’un moyen pour l’extase, l’œuvre un résidu. Je cherchais l’intemporel dans l’expérience. Erreur.

Ce qui manque fait l’œuvre.

Le manque est toujours là, quelque part en soi.

Mon corps est fébrile, il demande à parler.

Manque de l’autre.

L’objet est déplacé, il n’est plus face au sujet. Je le regarde obliquement. L’inspiration me tient en alerte.

Je suis au repos, arrêtée dans la pensée.

Le silence du peintre (2005)

« Le silence n’existe pas. Il n’est qu’un lieu, un espace-temps, occupé par des pensées et des affects ou même donnant le sentiment d’un vide impossible à combler – mais toujours peuplé de fantasmes.[1] »

Le silence habite le travail du peintre. Sa main et ses pensées suivent le cours de ses gestes. Il est dans une pensée de l’événement. L’événement est la peinture en train de se faire, tranquillement, avec les obstacles qu’elle rencontre. Le temps du faire reste silencieux et discret.

Le travail du peintre n’est pas de l’extraordinaire, mais du quotidien. L’artiste se lève, va à l’atelier, et là, dans cet espace singulier, il fait.

L’attention du peintre est dans chaque geste de la main. Les gestes sont généralement simples, répétitifs même. Ses gestes sont ceux de l’artisan, même si son projet dépasse l’artisanat. Sa voix est dans la multiplicité des gestes qu’il fait avec attention.

Le philosophe construit, abstrait, le peintre fait dans le concret de la couleur et de ses pinceaux.

La peinture permet aux pensées de retrouver le lieu d’où elles surgissent ; dans le corps en train de faire. Là, la parole du peintre est simple.

Le silence de la peinture est rempli de toutes ces choses qu’on ne dit pas, mais qu’on pense tout de même librement. Le travail de la main permet cette liberté de penser sans attache.

Le peintre a cette chance de pouvoir pratiquer l’écoute flottante de la parole intérieure. Dans la solitude de l’atelier, le silence de l’autre fait qu’en soi ça parle longtemps. C’est ce qui permet au vide d’être également un plein.

Le silence appelle une présence qui n’est pas tout, mais qui est là tout de même avec insistance. La présence se fait sentir dans les gestes qu’on répète. Être présent, c’est être en train de faire avec simplicité et détachement. Dans la présence, la parole joue toujours, elle passe sans s’arrêter sur un objet. Elle traverse le sujet.

Le sujet n’est pas l’objet, Le sujet est là d’où ça vient et l’objet là où ça s’en va. Quand l’objet est trop présent, plus rien ne vient. L’entre-deux est l’idéal, il n’est jamais accessible cependant dans sa pureté.

[1] Sylvie Karila, « L’analyste et ses silences » dans Le silence, la force du vide, Éditions Autrement : Paris, 1999, p.142.

Scission (2005)

Je suis prisonnière de la séparation du sujet et de l’objet.

L’œuvre consiste à dépasser cette scission, à faire entrer le sujet dans l’objet. De cette façon, le sujet quitte le moi narcissique et l’objet devient moins opaque.

Entre le sujet et l’objet, il y a passage dans la parole.

Le travail créateur est essentiellement le creuset d’un passage de soi vers l’autre et le monde extérieur.

Dans son essai sur Henri Michaux, Max Loreau raconte comment le travail du philosophe, comme celui de l’artiste, commence par une descente en soi-même, vers l’origine du moi, là où il n’y a rien encore et où les représentations font défauts. Ce passage dans le rien est inévitable pour qu’une philosophie et une œuvre adviennent.

Michaux aurait été divisé entre son moi et le langage objectif. Tout le travail de l’œuvre aurait consisté à créer un passage entre les deux, de sorte que la parole se détache du moi et que le concept devienne vivant et particulier.

Du dehors ou du dedans? (2005)

Dans un entretien avec Maurice Benhamou, le peintre Frédéric Benrath raconte ceci : « J’ai besoin d’éprouver le vide, de le creuser sans cesse, de le faire transiter par le pigment. Pour que vous ressentiez cet espace plastique, il me faut d’abord avoir dépouillé la peinture de tous ses artifices, l’avoir dénudée. C’est, si je puis dire, dans l’addition de toutes les soustractions que l’œuvre, peut-être, se révélera. Parfois cela tient d’un travail de funambule qui n’est rien d’autre qu’un rapport au vide.[1] »

La peinture est un espace non pas de plus en plus plein, mais de plus en plus vide. La quête trouve un sens en elle-même. Peindre non pas quelque chose, mais peindre pour détourner de soi l’objet.

Je me suis mise à peindre des traces, de plus en plus simples, de plus en plus essentielles, je les ai même peintes sans couleur, pour aller plus justement à elles. Quelle résistance ai-je encore sur mon chemin pour que le mouvement trouve son sens ? Le dépouillement, la soustraction ne peuvent avoir de sens en dehors d’un processus. Sinon, à quoi bon parler de dépouillement ?

Le désir me vient d’une limite, d’un cran d’arrêt qui me donne envie d’aller plus loin derrière, même si derrière il y encore le vide. Comment retrouver le plein du sein du vide, sans revenir à un objet devant soi comme à un maître que je voudrais tantôt suivre, tantôt combattre. Problème oriental. Je cherche le plein comme une bouée dans cette mer infinie de blanc où je flotte sans plus de direction.

La bouée me vient-elle du dehors ou du dedans ? À moins que ce ne soit de la rencontre inusitée et toujours réconfortante de ces deux dimensions en apparence irréconciliables. Quand je peux trouver une lecture qui semble me dire cette parole que je sentais confusément en moi, alors je trouve non pas un objet, plutôt une surface sur laquelle travailler. Une surface qu’il me faut ensuite trouer de traces, de mots.

J’accumule les vides devenus traces pour créer un plein vidé d’opacité.

[1] Frédéric Benrath, Paris : Galerie États d’arts, Montréal : Galerie Simon Blais, 2000, p.17.

Dessiner sa prière (2005)

« La prière est une place marquée en chacun de nous. En toi, en moi, en eux, en chaque animal, il y a toujours quelque chose qui reste à la place de la prière, en attente, car ici-bas, dans l’animal, la prière attend. »[1]

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Chorégraphie 4, 2005. Médium sur papier mylar. 183cm x 53cm. Photo: Guy L’heureux.

Je retiens de la prière d’autrefois le rituel, l’état de recueillement. Je cherche le moment où le faire s’arrête pour laisser place à un autre mode d’action : une passivité agissante. Au lieu d’intervenir dans le monde, je crée des trous par où les mots perdent leur opacité.

Je viens à l’atelier pour quitter les autres et peut-être risquer de me sentir pleine quelques instants : non pas remplie de quelque chose, d’une présence ou d’un événement, me sentir seulement pleine de rien, pleine seulement avec rien qui vient après, à la suite…

Je prends mon pinceau, plus le moment est propice et plus j’oublie les contours et la forme que je suis en train de peindre. Je porte toute mon attention à ce qui sort de moi et dont j’ignore si c’est rouge ou blanc, si c’est juste ou non ; c’est une rage simplement, un mouvement très rapide qu’il ne faut surtout pas retenir, mais seulement essayer de contrôler dans une direction qui fasse sens, un mouvement vers l’avant qui tient le lien avec ce qu’il y a derrière. Cette envolée peut prendre une heure, deux heures, trois heures, elle doit absolument arriver à son terme avant que je quitte l’atelier. Un seul jet, avec des interruptions, auxquels j’accorde toute mon attention. Plus le geste prend de l’assurance, moins je me sens distincte de mon pinceau et de la trace que je fais sur le papier. Ça se fait et je ne suis plus là, devant, à regarder ce que je fais ou ce que je suis.

Il y a le faire et puis c’est tout. Moi, je ne suis rien, là, quand ça se fait, je ne suis que passage.

J’ai l’impression qu’il ne se passe rien au-dehors. Les paroles ne sont que des prétextes pour me permettent d’habiter un vide qui parfois me fait souffrir, parfois me conduit dans un état d’extase qu’aucune parole n’arrive à saisir.

On consomme pour cesser de sentir le rien que nous sommes tous au fond.

Quand je viens ici, à l’atelier, le dimanche, je refais tranquillement le chemin d’un pèlerinage, toujours le même, le seul que je connaisse, celui que j’ai inventé à partir d’une expérience très simple et très ordinaire. Je ne prie pour personne et ne demande rien à Dieu, je prie simplement en écrivant le vide et pour cesser de souffrir pour rien.

Arrive alors toujours un moment où il y a un état de bien-être qui s’installe. Mais il vient de rien. C’est comme ça. J’ai soif de bien-être, mais je ne fais rien d’extraordinaire pour y parvenir : je prends seulement un papier et un crayon ou encore un papier et un pinceau, c’est à peu près la même chose, maintenant. Je me rends à l’atelier et trouve là une façon d’arrêter le temps qui passe. Être là, avec le rien, pour rien.

[1] Valère Novarina, Devant la parole, Paris : P.O.L., 1999, p.31.

L’événement (2004)

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Sans titre, 2004. Acrylique sur papier mylar. 163cm x 53cm. Photo: Guy L’Heureux.

L’événement est une parole avant le nom, une pensée indécidée. Je ne suis plus devant l’objet, je ne suis plus sujet, ça parle tout simplement. À qui ? Je ne sais pas. Ici, la voix reste un mouvement vers, elle n’a pas de fonction nominative. Je n’atteins jamais l’objet, ni l’état que j’aimerais décrire. La description serait encore trop de l’ordre d’une fonction.

L’écriture n’est jamais totalement déposée, inscrite. La parole participe à l’événement en étant à côté de l’inscription.

L’oubli de soi (2004)

Il y a un moment où l’être s’enflamme, où il oublie qu’il fait, il est tout simplement. Il ne sait plus ce qui lui arrive, même si tout se fait avec assurance. Le savoir est une condition, mais il n’est pas la fin dernière du geste. L’expérience arrivant à son terme, l’oubli est presque total. On ne parle plus de quelque chose, ni d’une parole, les mots ne viennent plus. L’être est muet parce qu’il est là, le temps d’un instant. Ça arrive, ça se fait, je ne suis plus là. Ça arrive et ça repart, puis plus rien. Les choses retrouvent leur place devant soi, l’espace redevient quelconque, je me rends compte du corps que j’habite et il reste la trace. Une trace que je sais être la mienne parce que je n’ai jamais perdu connaissance de ce qui se passait, bien que je ne sache comment ça se faisait. Elle est là devant moi comme un résidu ou bien peut-être encore comme un témoignage de l’événement qui s’est produit. Elle en est la marque. Qu’est-ce qu’elle devient une fois que le corps retrouve son état d’incomplétude, sa distance par rapport à tout ce qui l’entoure ? Qu’est-ce que cette trace du disparu ? Une question.