L’art de quitter la maladie (2009)

Une volonté de comprendre le chemin que j’ai emprunté jusqu’alors me porte à une lecture de Michel Thévoz sur l’art brut, cet art des fous, des psychotiques ou encore des schizophrènes. J’y trouve ceci :

«  L’art brut, foncièrement plébéien, enseigne que l’invention artistique est à la portée de tout un chacun, sans requérir d’initiation savante; mais contradictoirement, cette invention ne prend effet qu’à la faveur d’une rupture sociale et mentale toujours dramatique et très exceptionnelle. »[1]

La maladie mentale place dans un état d’ouverture et de liberté second qui conduit à des réalisations artistiques proches du génie. Certains artistes recourent à la drogue pour atteindre ces états hors monde. C’est le cas de Henri Michaux dont les encres et certains écrits m’ont inspiré une manière de faire qui m’a conduite à une désintégration de soi. La maladie mentale ne peut dicter à l’art sa croyance en une symbiose avec l’Autre, illusion possible grâce à une rupture avec l’autre. La création ne peut se tenir dans la maladie que par instant sombre et angoissant. Il y a un mouvement contraire qui me porte aujourd’hui à faire de l’acte créateur un travail qui va vers l’autre plutôt que vers soi.

[1]Thévoz, Michel, Art brut, psychose et médiumnité, Paris : Éditions e la Différence, 1990, p.27.

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Une présence (2008)

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Journal intime (2008)

Dans l’endormitoire de mes sentiments, une porte s’est ouverte et je ne suis plus capable de l’oublier. Quelque chose n’a pas été terminé.

Je suis habitée par sa présence, une présence marquée d’absence, de dépouillement, de filaments d’impressions.

Je fais dans le très peu et c’est là que j’y réussi le mieux. Le peu qu’il reste à dire.

Du collage, des transferts de photos. J’additionne, ajoute. Avec des traits très graphiques. Savoir s’arrêter à temps, c’est vrai en dessin, c’est vrai dans les rapports avec l’autre.

Je n’aurais pas envie d’insister.

Fausser la vie.

J’y mets de la figure, du mouvement, des taches. Du corps. Faire respirer la surface.

Le souffle tranquille d’une voix qu’on n’arrive pas à oublier. Le regard porté sur soi avec désir. Les silences qui nous font être ensemble.

Travailler l’écriture comme une peinture, c’est-à-dire en mettre le plus possible devant soi et ensuite éliminer, découper, retrancher, reformer.

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Journal intime, détail (2008)

 

L’essentiel et rien d’autre (2017)

Je m’en tiens à l’essentiel, c’est-à-dire à peu de choses.

Je n’arrive pas à croire au monde actuel, à ce qui l’enveloppe et le fait exister de l’extérieur.

Je n’arrive pas à oublier cette question : pourquoi y suis-je ?

Oublier m’est impossible. Me distraire, très peu.

Là où je marche, c’est là où je parle. Une quête qui ne me quitte pas.

J’avance, je défriche une voie. Avec le dessin, la peinture, l’écriture et les lectures, je cherche à ouvrir un champ d’expérience. Ce champ, je le porte dans mes gestes quotidiens, dans mes conversations avec les autres, dans mon rapport à mon compagnon, dans ma maison, dans mon atelier, dans mon sommeil, dans ma manière de manger, de respirer, de m’habiller. Je suis ce champ en acte. Pourtant, je le porte comme une chose qui ne m’appartient pas. Je le porte comme une parole qui me traverse sans m’appartenir, mais dont je suis la courroie de transmission. Je dois défricher ce champ pour mon prochain. Je porte le monde comme une chose précieuse qui doit exister pour l’espoir et l’avenir. Je porte la question de son existence depuis toujours. Sans doute, est-ce une représentation imaginaire et n’y suis-je pour rien dans le cours de l’histoire. Et pourtant la nécessité de dire est plus forte que le désir d’avoir.

L’intime (2008)

L’intime. Tout l’enjeu est là. Ces événements du quotidien qui me font réfléchir, qui me font dessiner et peindre concernent mon être au monde. Comment dès lors « je », mon corps, me déjoue-t-il? Comment me fait-il rencontrer l’autre sur mon chemin de manière singulière, en dehors de tout cliché? J’échappe à la représentation. Comment de ce constat, le mettre en image ? Contradiction qui me fait réfléchir et pose problème à la peinture. Comment faire un journal intime, journal de secrets, de pensées inavouables, de désirs refoulés, tout en restant pudique ? Car la pudeur est peut-être la peur que le corps éprouve à se laisser enfermer dans une image qui ne le concerne qu’en partie. Dire l’intime, c’est toujours prendre le risque de ne pas être entendu dans toute sa complexité.

Entrer plus profondément dans la réalité de l’intimité et la complexité du sujet me fait perdre des certitudes. La certitude n’appartient qu’aux ignorants. J’ai peur et l’autre aussi.

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Dessous féminins (2008), acrylique et médiums mixtes sur toile, 153 x 122 cm. Photo: Richard-Max Tremblay

Le temps du désir (2005)

« Quand est désamorcé le besoin d’agir, la production de l’homme devient oeuvre. Au lieu de s’évanouir dans la vanité de son auteur, l’œuvre s’en détache. (…) L’œuvre n’occulte pas l’absence de l’ami ou de Dieu. Elle l’avive. Elle ne met jamais quelque chose là où il n’y a rien. Elle est l’écho du manque-à-être de l’homme. (…) Lorsqu’à travers l’obligation de produire et de travailler, l’homme accède à l’œuvre, il s’en aperçoit au désaisissement qu’il éprouve.[1] »

Denis Vasse

La vie courante indiffère Guay.[2] Pourtant on en apprend sur un rêve, le rêve d’une maison, d’une demeure, là où il aimerait vivre peut-être. La maison revient souvent dans ses journaux comme le lieu où se fait l’écriture. Il a besoin d’un enveloppement quelconque pour se retrouver. La maison est son atelier, ce lieu difficilement localisable, à moitié en dedans, à moitié en dehors.

Il se sent comme « une roche au bord du chemin[3] ». Une roche quelconque, anonyme, une roche qu’on peut faire rouler avec le pied dans sa promenade. La roche est minuscule face au spectacle du monde.

Il se met à l’écoute de ce petit caillou sur la route à suivre. Il écrit lentement.

Cette écoute ne se fait pas sans résistance. Le monde se « durcit[4] » au contact de l’écriture. Il faut y aller par petits traits.

Il n’y a que les discours qui remplissent le vide. Ici, loin des discours, nous sommes en présence d’une parole intimiste.

Dans l’œuvre, le vide inhérent au fait d’être n’est jamais nié. Et c’est en apprenant à vivre avec ce vide que l’autre peut être approché sans être consommé.

La maison est le lieu du désir de l’Autre sans être une institution ou une Église.

Une parole de Vasse me revient encore ici :

« [l’œuvre] est ce point de rupture où la représentation devient signifiante d’autre chose que la chose, cette autre chose qui jamais ne se dit et qui, pourtant, court dans le nœud de toute parole.[5] »

[1] Vasse, Denis, Le temps du désir, essai sur le corps et la parole, Paris : Seuil, 1997, p.54.

[2] Guay, ibid., p.10.

[3] Ibid., p.11.

[4] Ibid.

[5] Vasse, ibid., p.54.

L’autre comme altérité intime (2005)

« La question de l’homme se pose en ce point d’émergence de la parole, là où, en son corps, le besoin de l’autre se convertit en désir de l’Autre. »

Denis Vasse, Le temps du désir, p.19.

Il y a eu une mort, celle de son chien Cthulhu. Son chien est son plus fidèle compagnon de route. Il traverse d’ailleurs tout son journal.

Seul, il est la plupart du temps. L’autre est difficile à rencontrer quand il se présente comme libre et en ce sens comme une altérité que je ne peux récupérer dans le moi. Laisser l’autre libre, c’est ne pas le réduire à un objet de consommation. Je le laisse libre de moi. Je suis avec l’autre quand j’arrive à être avec le manque en moi.

Cette recherche de ce qui dans l’autre nous renvoie à de l’étrangeté, c’est peut-être ce qu’on appelle le désir de l’Autre. Je désire ce qui laisse l’autre libre, j’accepte l’Autre en l’autre. L’Autre est précisément celui qui ne peut se consommer. Il est celui qui fait revenir l’ordre de la pensée dans un monde empreint d’images.

Retour du manque (2005)

Le geste créateur n’était qu’un moyen pour l’extase, l’œuvre un résidu. Je cherchais l’intemporel dans l’expérience. Erreur.

Ce qui manque fait l’œuvre.

Le manque est toujours là, quelque part en soi.

Mon corps est fébrile, il demande à parler.

Manque de l’autre.

L’objet est déplacé, il n’est plus face au sujet. Je le regarde obliquement. L’inspiration me tient en alerte.

Je suis au repos, arrêtée dans la pensée.

La liberté du créateur (2016)

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Petits dessins sans prétention. 2016. Encre acrylique sur papier. 4,33cm x 3,54cm. Photo: Paul Litherland.

-Je n’ai rien. Je n’ai que la liberté pour exister et un corps pour respirer.

-Des amis ?

-Si peu.

-Pas de famille ?

-Avec distance et détachement.

-Tes œuvres ?

-Une fois réalisées, je ne retiens rien.

-Et le public alors ?

-Une adresse, vague, floue, sans image, vers laquelle tend la voix sans jamais l’atteindre complètement.

-Être libre, plus qu’être reconnue, c’est ce dont a besoin un créateur.

-La liberté ne vient-elle pas avec la solitude ?

-Avec le risque de la solitude assurément. Mais seule, on ne l’est jamais complètement quand on est créateur.

-Avec la solitude, vient les pensées les plus adéquates, les plus créatrices.

-Mais la solitude a une limite ?

-Un jour, il faut retourner vers le monde sans pour autant quitter complètement le retrait du solitaire.

-Être seule pour avoir la distance nécessaire pour être avec l’autre sans vouloir le posséder ou le contrôler.

-Et savoir que lorsqu’il y en a trop, on peut partir.

-Oui, on peut aller au bout du monde.

-Pour mieux y revenir.

-C’est là où commence l’éthique.

Dialogue pour personne (2016)

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Habiter la couleur 1, 2016. Acrylique sur toile. 122cm x 91cm. Photo: Paul Litherland

L’un : Il regardait vers toi et tu lui as dit : regarde au loin avec moi.

L’autre : Qu’est-ce qu’il y a au loin, t’a-t-il demandé?

L’un : Au loin? Je ne sais pas, mais c’est vers là qu’il faut regarder et non vers moi.

L’autre : Peut-être qu’au loin, nous n’atteindrons jamais.

L’un : C’est pour cette raison qu’il faut tendre vers.

L’autre : D’où pars-tu pour regarder au loin, t’a-t-il demandé?

L’un : De l’origine.

L’autre : L’origine est-elle historique?

L’un : Je ne sais pas. Je sais seulement que là où je regarde autour de moi, il n’y a rien, rien à voir, rien à dire. Il n’y a que la mort et le plaisir des images. Parfois une idée sans ancrage.

L’autre : Au loin, c’est possible.

L’un : C’est possible, parce que quelque part je ne sais pas. Il y a une énigme.

L’autre : C’est le non-savoir qui te permet de peindre, d’écrire?

L’un : C’est ce qui donne sens à ce qui est ici. Ici est tendu vers un ailleurs que j’ignore, mais que je sais nécessaire.

L’autre : Nécessaire à qui, à quoi?

L’un : À l’autre, à moi. À ce qui nous permet d’être ensemble sans nous dévorer l’un l’autre.

L’autre : Une limite?

L’un : Plus qu’une limite, une fenêtre tournée vers l’intérieur.

L’autre : Je lui ai dit d’être avec moi en regardant au loin et en disant des mots qui le concerne lui, d’abord.

L’un : Des mots qu’il ne dira à personne?

L’autre : Des mots qu’il dira à quelqu’un tout en sachant qu’ils ne s’adressent à personne.

L’un : Tu lui demandes beaucoup.

L’autre : Je ne lui demande rien, c’est lui qui me le demande.

L’un : Il te demande l’autorisation pour dire?

L’autre : Je lui réponds qu’il n’en tient qu’à lui de pouvoir dire, moi je n’y suis pour rien.

L’un : Je suis seulement la porteuse de quelque chose qui ne concerne personne, sinon tout le monde.

L’autre : Tu le cherches tout autant que lui?

L’un : C’est ce qui me fait échapper à l’histoire, c’est ce qui me détourne des artistes que je côtoie bien malgré moi.

L’autre : Que fais-tu alors?

L’un : Je fais ce que je peux avec mon désir.

L’autre : Un désir qui n’appartient qu’à toi.

L’un : Un désir qui te conduit à enfanter sans jamais que n’enfant réel existe.

L’autre : C’est pourquoi je ne pourrai jamais être mère comme ma mère l’a été pour moi.

L’un : Ce que tu enfantes ainsi tu le laisses partir, tu le donnes au monde?

L’autre : Je laisse tomber quelque part et par hasard quelqu’un l’entend.

L’un : Il reste un silence.

L’autre : Dans ce silence, je ne sais pas ce que l’autre a entendu pour lui.

L’un : A-t-il même entendu?

L’autre : Peut-être a-t-il entendu, vu, mais je l’ignore, je l’ignore pour toujours.

L’un : Peut-être que c’est cette souffrance qu’il te demande de dire.

L’autre : Comme si cette souffrance lui permettrait de saisir pourquoi lui-même hésite à laisser aller ses mots dans le monde de crainte de ne pas savoir.

L’un : De ne pas savoir ce qui sera su.

L’autre : Et si ce qu’il pouvait dire quelqu’un d’autre l’avait dit avant lui?

L’un : C’est toujours ce que je dis, je n’invente rien, lui non plus, tout a toujours été dit.

L’autre : On ne fait que redire l’origine à partir du lieu que l’on habite.

L’un : Où habite-t-il d’ailleurs?

L’autre : Il ne le sait pas, moi non plus.

L’un : Est-ce un lieu particulier?

L’autre : Son lieu n’est pas le mien, mais pourtant il communique avec le mien.

L’un : Il habite avec quelqu’un?

L’autre : Oui et moi aussi.

L’un : Mais le lieu dont je parle n’est pas celui-là, c’est celui qui le fait exister dans le monde.

L’autre : Ce lieu est irreprésentable.

L’un : Irreprésentable pour la surface du monde.

L’autre : Mais à l’intérieur du monde il prend tout son sens. Parce qu’il donne un sens au monde. Parce qu’il fait exister le monde.

L’un : Ce lieu est celui de la parole?

L’autre : Une parole sans quoi ce qui est là cesserait d’être pour devenir chose.

L’un : Ce qui t’entoure te semble être une chose inanimée?

L’autre : Parfois, un regard me rappelle à ce qui n’existe pas encore. Une voix aussi.

L’un : C’est ce regard et cette voix que tu essaies de peindre, de dire?

L’autre : La voix traverse sans jamais se déposer quelque part. Elle ne peut être que passagère quand un tableau est terminé et donné au regard.

L’autre : Un tableau ne fait que permettre le tableau à venir. En soi, un tableau perd tout son sens.

L’un : Et la parole par rapport à ce tableau?

L’autre : La parole me permet l’expérience du tableau.

L’un : C’est de cette parole qu’il est le porteur?

L’autre : Dans la mesure où cette parole je la réinvente pour moi.

L’un : L’entendre ne te suffit pas?

L’autre : Quand je l’entends, j’ai tout de suite envie de la continuer.

L’un : Parce que la continuer c’est aussi mon désir.

L’autre : Parce qu’entendre suppose la parole.

L’un : Et si c’était de cette manière que le lointain était une ouverture possible?

L’autre : Peut-être. Il faudra qu’il me dise.

Scission (2005)

Je suis prisonnière de la séparation du sujet et de l’objet.

L’œuvre consiste à dépasser cette scission, à faire entrer le sujet dans l’objet. De cette façon, le sujet quitte le moi narcissique et l’objet devient moins opaque.

Entre le sujet et l’objet, il y a passage dans la parole.

Le travail créateur est essentiellement le creuset d’un passage de soi vers l’autre et le monde extérieur.

Dans son essai sur Henri Michaux, Max Loreau raconte comment le travail du philosophe, comme celui de l’artiste, commence par une descente en soi-même, vers l’origine du moi, là où il n’y a rien encore et où les représentations font défauts. Ce passage dans le rien est inévitable pour qu’une philosophie et une œuvre adviennent.

Michaux aurait été divisé entre son moi et le langage objectif. Tout le travail de l’œuvre aurait consisté à créer un passage entre les deux, de sorte que la parole se détache du moi et que le concept devienne vivant et particulier.