L’essentiel et rien d’autre (2017)

Je m’en tiens à l’essentiel, c’est-à-dire à peu de choses.

Je n’arrive pas à croire au monde actuel, à ce qui l’enveloppe et le fait exister de l’extérieur.

Je n’arrive pas à oublier cette question : pourquoi y suis-je ?

Oublier m’est impossible. Me distraire, très peu.

Là où je marche, c’est là où je parle. Une quête qui ne me quitte pas.

J’avance, je défriche une voie. Avec le dessin, la peinture, l’écriture et les lectures, je cherche à ouvrir un champ d’expérience. Ce champ, je le porte dans mes gestes quotidiens, dans mes conversations avec les autres, dans mon rapport à mon compagnon, dans ma maison, dans mon atelier, dans mon sommeil, dans ma manière de manger, de respirer, de m’habiller. Je suis ce champ en acte. Pourtant, je le porte comme une chose qui ne m’appartient pas. Je le porte comme une parole qui me traverse sans m’appartenir, mais dont je suis la courroie de transmission. Je dois défricher ce champ pour mon prochain. Je porte le monde comme une chose précieuse qui doit exister pour l’espoir et l’avenir. Je porte la question de son existence depuis toujours. Sans doute, est-ce une représentation imaginaire et n’y suis-je pour rien dans le cours de l’histoire. Et pourtant la nécessité de dire est plus forte que le désir d’avoir.

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L’envers de la pensée (2008)

« Au plus intime, personne. Il n’y a personne au fond de la personne. En moi, il n’y a personne au fond. Tous, nous nous ouvrirons par dedans. » Novarina, Pendant la matière, p.120.

La pensée va d’elle-même. Elle avance. Elle ne se retourne pas. Et voilà que je ne suis plus là. La pensée m’a dépassée et me fait dérailler. Comment atteindre cet état d’ouverture et d’abandon sans perdre le fil de la raison ? Telle est la souffrance à laquelle je suis confrontée quotidiennement.

Et Novarina de continuer : « (…) J’ai perdu toute intention d’écrire, de peindre, de dessiner, moment où la parole a lieu toute seule, comme devant moi, hors de moi. Je n’ai jamais supporté l’idée que quelqu’un fasse quelque chose. (…) Je n’ai jamais écrit aucun de mes livres. » p.65.

Aller au fond de ce que l’on a dire pour découvrir qu’au fond, il n’y a rien, le fond s’avère toujours plus loin, jamais atteignable. Sentir que le corps s’échappe, qu’il se perd.

Le voile existe toujours entre soi et soi. Le désir porte ce qui se cache vers l’apparaître.

Le peindre avec insouciance et peut-être que dans cette absence de fixité quelque chose d’irréversible verra le jour. C’est souvent dans ce presque rien, qui semble détaché de soi au moment du faire que quelque chose de plus irreprésentable naît.

Parfois, l’impression de saisir quelque chose qui correspond à la justesse désirée semble envahir notre champ de perception et le recul fait apparaître l’illusion de cette coïncidence entre le désir et l’objet. Parfois, au contraire, au moment de l’acte tout semble aller de travers, la connexion ne semble pas s’établir entre soi et l’objet créé. Mais le temps passant, l’objet apparaît étonnamment plus exact et plus porté de désir que nous le croyons au départ.

Les mots ne disent le réel que par une torsion qui nous en fait apparaître les sous-entendus, bien que rien ne soit caché derrière.

À savoir que rien n’est gagné à l’avance, je m’avance à petits pas sur une corde tendue au-dessus du vide dans l’espoir d’attraper au vol le papillon.

Guylaine 18
Photo: Richard-Max Tremblay.

Clairière de l’être (2008)

« Vous essayez de la peindre, cette présence, vous essayez, vous essayez, vous n’arrivez pas, bien sûr, mais c’est cela qui vous fait peindre – ou faire des photos, ou écrire – et c’est cela qui fait que vous avez une œuvre. L’infini s’ouvre. La « clairière de l’être », c’est cette ampleur de présence, qui contient évidemment de l’absence, en tout cas sa possibilité. » Pierre Jacerme, Introduction à la philosophie occidentale, Héraclite, Parménide, Platon, Descartes, Paris : Pocket, p.52.

Le désir (2008)

Je suis portée par un désir. Je pensais ne plus jamais être inspirée, inspirée par quelqu’un. L’inspiration pourtant me déporte de ce quelqu’un pour me tenir plus justement au bord de ce désir qui n’a au fond aucun objet. En effet, là où je vais, il n’y a rien. Mais ce rien se transforme très vite en quelque chose d’inespéré.

Bob Dylan et ce film qu’on a fait sur lui : I’m not there… Je retiens de ce qu’il est ce désir plus fort que tout de ne pas se laisser enfermer dans une image. La liberté est d’abord là, dans ce jeu qu’on peut avoir avec soi-même. Il est artiste en ce qu’il a su inventer sa vie. Est-ce folie ou génie? La frontière parfois oscille entre les deux.

Et si j’écrivais un roman… La transposition se ferait en couleur, en lignes, en signes, en silence.

Plus j’entreprends une transposition, plus la source de l’inspiration devient inaccessible. Il reste le symbole ou la représentation.

Une vie parallèle (2017)

Cercle noir d'ivoire, 2017.
Cercle noir d’ivoire, 2017. Acrylique sur toile, 122cm x 91,5cm. Photo: Paul Litherland.

À vingt ans, on se disait que c’était temporaire, qu’un jour on y arriverait –

Arriverait à épouser le mouvement qui porte les autres à avoir –

Être dans le cours des choses.

Et puis à trente ans, on est toujours sur le même chemin. On est toujours sur une voie où il n’y que quelques étrangers comme soi, mais on se dit –

On se dit qu’à la fin de la trentaine on y arrivera. Peut-être.

Puis, arrive quarante ans. Et on est toujours sur ce chemin que nous avons commencé à tracer depuis vingt ans, un chemin où il n’y a personne ou presque, sinon des morts, des êtres qu’on rencontre dans les livres, les expositions, les concerts.

On se rend compte alors de la portée du geste qui nous a animé vingt ans plus tôt, geste banal à l’époque, mais qui aujourd’hui, avec le chemin parcouru, trouve toute sa réalité. C’est là, maintenant, qu’on éprouve l’écart qui ne cessera de s’accentuer entre la vie des autres et la sienne. Une vie qui a comme point d’horizon la liberté.

C’est là qu’on se rend compte du poids du geste fait à l’époque. Avoir une vie parallèle pour toujours. En marge. Des autres. De son époque.

Le poids de la singularité, c’est à quarante ans qu’il commence à être éprouvé. Pour toujours.

La Chine de Fabienne Verdier (2006)

Fabienne Verdier est allée en Chine dans les années 80 pour apprendre la calligraphie et la peinture. En Chine, elle vivait d’une bourse donnée par le gouvernement chinois. Elle a été d’abord exclue de la vie quotidienne des Chinois ne parlant aux autres étudiants que dans les toilettes, car là seulement ils n’étaient pas surveillés par les autorités. Puis, un jour, elle a su lire l’écriteau qu’on avait mis sur la porte de sa chambre. Il y était écrit que si on dérangeait l’étrangère, on était passible de renvoi de l’université. En voyant cet écriteau, elle fut prise de colère et alla le montrer au directeur de l’école. Comprenant sa frustration, il lui permit de manger avec les autres étudiants. Elle commença alors à faire partie de la vie étudiante. Déçue de ne trouver en Chine que des cours issus de la révolution culturelle, elle se mit à la recherche d’un maître pour lui apprendre ce qu’elle était venue chercher en Chine : l’apprentissage de la calligraphie et la peinture de paysage. Une fois trouvé, ce maître accepta de lui enseigner la tradition à condition que la jeune peintre y reste dix ans pour parfaire son apprentissage. Elle décida sur un coup de tête de tenter l’expérience et c’est là que tout commença. L’amour de l’étranger lui fera vivre une expérience inoubliable qui changea considérablement sa vision de la peinture et de la vie. Après plusieurs mois de travail avec le maître à toujours tracer les mêmes traits, il arriva un moment où elle fut totalement perdue, ne sachant plus pourquoi elle était venue et ce qu’elle faisait là à toujours tracer des signes qui ont l’air de rien. C’est à ce moment que son maître lui dit qu’elle commençait à comprendre ce qu’était la peinture.

L’abandon après la résistance (2005)

«La seule voie : l’abandon. L’abandon sans condition aucune, s’il est nécessaire de préciser. Quand je dis «Père», ce n’est pas moi qui dis «Père», c’est lui. (…)Je tremble. On ne peut pas abandonner sans trembler. Mais, quand c’est fait, on ne tremble plus. Et je sais que je n’ai même plus à raconter pourquoi je tremble, cela aussi, cela surtout faisant aussi partie de l’abandon.[1]»

L’abandon que je pratique vient d’une faille en moi, d’une non-coïncidence avec le monde. Je me glisse dans cette faille et les mots viennent, presque d’eux-mêmes. Mon être prend de l’expansion.

Tout part de ce sujet, d’un lieu trouble, là, à l’intérieur, d’une rencontre avec l’Autre qui n’est pas Dieu.

L’Autre me dépasse du sein du sujet. Il ne vient pas d’un autre monde.

Avant d’arriver à l’abandon, à cette sorte de transparence où les mots viennent presque d’eux-mêmes, je dois passer par une phase de résistance.

La résistance est une limite nécessaire.

Lorsque ça résiste, je m’arrête d’écrire, je prends une pause, j’attends en éveil que la parole revienne. Je reste attentive.

La résistance, dans l’acte lui-même, m’empêche de faire.

[1] Guay, Fragments…, p.63.

La noirceur comme prière (2005)

«Comment arrive-t-on à la croix, ou plus exactement à la montagne sur laquelle il y a la croix. Manifestement il n’y a pas de chemin. Plus précisément : en dehors de tous les chemins.[1]»

La croix, comme un lieu où on va par désespoir. Dans l’effort qui me mène à la croix, je me dépouille d’un trop plein. J’arrive en haut de la montagne et je peux voir à l’horizon le chemin parcouru. Là je vois le sens de ma démarche.

J’avance par petits pas, un et puis un autre jusqu’en haut, tranquillement, sans faire de bruits.

«Je viens de prier un peu. Selon mon habitude je ne prie toujours qu’un peu.[2]» En faire beaucoup à la fois cacherait le vide qui le porte.

« Elle était toute dans l’obscurité. Mais qu’est-ce que l’obscurité quand on circule dans sa propre maison. Rien de plus doux, rien de plus connu, rien de plus clair.[3]»

La noirceur d’un lieu connu peut être réconfortante. Pour simplement sentir les choses autrement, par la main au lieu de par la vue.

La croix est peut-être ce bout de bois auquel je m’accroche pour ne pas désespérer de tout.

Au départ on ne voit rien, c’est à force de tourner autour que quelque chose apparaît et surprend toujours.

 

[1] Guay, Fragments, déchirures et déchirements, Montréal: Les herbes rouges, 2004, p.62.

[2] Ibid., p.63.

[3] Ibid., p.64.

Inspiration (2017)

« Avant de prendre le pinceau, il faut que la pression de l’inspiration soit haute. (…) Avant de peindre, toute la question est de cultiver l’inspiration, soit en contemplant les nuages et ses sources, soit en observant les fleurs et les oiseaux, soit en se promenant et en récitant des poèmes, soit en brûlant de l’encens et en buvant du thé. Dès que l’esprit a trouvé, que la main démange et que l’inspiration jaillit, il faut déployer papier et pinceau. Quand l’inspiration est épuisée, il faut s’arrêter de peindre et ne reprendre que quand elle revient. »[1]

Question révolue pour les contemporains. Quant à moi, je ne saurais peindre sans cette inspiration.

Quand il n’y a plus d’inspiration, la mort s’installe dans l’œuvre. L’espace pictural devient plat et sans envergure, la peinture trop prévisible. Elle est bien faite, dit-on, mais elle ne dit rien.

Avec l’inspiration vient la découverte, l’inattendu.

Le travail ne suffit pas, bien que l’inspiration vient avec le travail, mais le travail préparatoire n’a plus rien à voir avec l’acharnement et la volonté. Il faut abandonner le labeur du travail pour bien travailler.

On ne peut pas commander l’inspiration, mais elle vient au prix d’un effort quotidien. Cet effort de tous les instants est celui d’une attention à ce qui vient de l’intérieur. C’est savoir reconnaître le bon moment.

Je ne peux être à l’écoute de ce qui vient de l’intérieur qu’en me retirant du monde, qu’en cultivant la pensée, qu’en pratiquant et ralentissant mon geste.

Lire est essentiel pour approfondir l’esprit et la compréhension de soi et du monde. Écrire est essentiel pour ressaisir l’expérience et penser ce qui vient d’être fait, lu. Pratiquer le geste créateur vient s’ajouter comme un liant à l’écriture et à la lecture.

Quand je fais, je porte toute mon attention à ce qui se présente devant moi. Mais ce qui guide mon geste vers l’extérieur doit être une attention à l’état intérieur qui précède le mouvement vers l’extérieur. L’œuvre picturale, pour parler de la peinture et du dessin, est la jonction entre ce mouvement intérieur et ce qui se présente à la vue. Le geste est un mouvement de va-et-vient entre ces deux états d’être. Il y a inspiration quand il y a concordance entre les deux.

Ce que Shitao a dit du processus créateur est inactuel. Avec l’inactualité vient l’humanité.

[1] Shitao, Propos sur la peinture du moine citrouille-amère, trad. Pierre Ryckmans, Paris : Hermann, 1986. p.135.

 

 

L’Unique Trait du Pinceau (2005)

En moi, quelque chose s’est arrêté. Un souffle, une voix, un chemin ? Quelque chose qui me porte et me fait découvrir de nouvelles avenues. Je ne pars jamais de rien pour dire, le commencement vient avec une faille en soi qui demande à être dit, dévoilée. Car il s’agit toujours d’un dévoilement dans l’art, quelque chose de caché est à découvrir. Mais qu’est-ce qui est à découvrir ? Je ne saurais le nommer, le secret reste indéchiffrable pour soi et pour l’autre. L’énigme persiste.

Je voudrais aller plus loin et pourtant plus loin c’est encore trop proche, plus loin ne semble pas exister. Peut-être s’agit-il de rester au plus près de l’expérience et de la réfléchir. Ce serait là la seule énigme à dire.

La peinture ou encore le poème, l’un par le visible, l’autre par le verbe, lance au dehors une échappé de soi qui reste illisible tout autant pour celui qui fait que pour celui qui regarde.

La peinture me donne à voir une manière d’écrire sans mot.

Shitao dans son traité sur la peinture parle de l’union de la peinture à la calligraphie. Ce qui lie l’un à l’autre n’est rien d’autre que ce qu’il appelle « l’Unique Trait du Pinceau »[1]. Il y a un seul geste qui me fait écrire ou peindre et ce geste part d’une origine lointaine, innommable.

Peinture et écriture ne sont pas dans un rapport de traduction, mais plutôt d’interrelation ou encore de transposition. L’un et l’autre ne sont pas un décalque de l’un ou l’autre. Ils s’interinfluencent. « Pour qui saisit vraiment leurs relations mutuelles, l’échange est comme celui d’un miroir qui reproduit une image sans qu’il y ait, au départ, la moindre intention préconçue.[2] », dit Pierre Rychmans dans son commentaire du traité sur la peinture de Shitao.

Tout l’effort de la parole consiste à s’approcher d’un objet sans pour autant rester prisonnier de celui-ci. L’objet est toujours fascinant. Il s’agit de s’en dégager pour pouvoir le dire.

Je ne dis que ce qui peut me manquer. Le vide est à l’origine de toute parole.

Dans la pensée taoïste, le vide coexiste avec le plein, la création est un jeu d’équilibre entre ces deux contraires.

La création est un mouvement dialectique entre le sujet et l’objet. L’équilibre parfait serait la mort.

L’Unique Trait du Pinceau est une belle façon de dire que la peinture ou l’écriture tendent à l’équilibre parfait, mais n’y parviennent jamais, heureusement.

« Dans la philosophie Chan, en effet, le point suprême du détachement et de l’illumination spirituelle ne se réalise qu’au cœur le plus concret d’un instant de réel pur. La méditation ne prend donc pas tant appui sur les Écritures ou sur tout autre appareil religieux au sens strict, que sur la présence brute de la réalité concrète la plus proche, la plus naturelle, la plus inattendue.[3] » Ce qui est vrai de la méditation, le serait également de la création.

Je m’appuie sur l’objet pour aller plus loin et donc plus proche.

Ça se passe de moi le plus possible.

« L’activité du peintre n’est pas d’imiter le donné divers de la Création, mais de reproduire l’acte même par lequel la Nature crée.[4] »

[1] Propos sur la peinture du moine Citrouille-amère, p.125.

[2] Ibid., p.107.

[3] Ibid., p.45.

[4] Ibid., p.46.