Notes pour une éthique de la création (2017)

Avoir la foi en la recherche du sens.

Cette recherche passe dans un faire et dans une parole à partir de ce faire.

La foi vient d’une nécessité intérieure. Ce n’est pas une foi en Dieu, mais dans un Logos à découvrir, à créer.

La foi se fait sentir si rien de l’extérieur nous porte à ce faire, à ce dire.

La nécessité de ce faire et de ce dire s’éprouve dans l’être quand le regard de l’Autre nous déporte de cette recherche.

La nécessité vient uniquement de soi.

Si la recherche à travers ce faire et ce dire cesse, l’existence perd de son sens.

Le sens est dans la recherche elle-même.

Le Dire donne de la consistance au faire.

Faire uniquement, c’est comme se perdre dans un travail.

Travailler sans plus avoir d’espace pour la pensée, c’est perdre le sens, c’est perdre la vie.

La pensée qui s’ancre dans un faire c’est la vie elle-même.

Créer sans une activité réflexive c’est enterrer la vie.

Créer = Penser = Faire = Dire.

Je n’écris pas pour expliquer ce que je fais, mais pour donner une autre dimension à ce que je fais.

Dire ouvre le faire au sens.

Le sens s’incarne dans le faire et se dévoile dans le Dire.

Dire, c’est faire surgir le sens.

Écrire, c’est permettre au Dire de se poser.

Écrire, c’est ouvrir la possibilité du sens.

Dire et écrire sont deux facettes du déploiement du sens.

Pour garder active la recherche de sens, il ne faut pas céder sur son désir.

Être sujet désirant est la condition de cette recherche.

Le désir est le guide de cette recherche.

Ce désir n’a pas d’objet empirique, sinon intentionnel ou pulsionnel.

Quand le désir se perd, on ne peut plus parler de création, plutôt d’artisanat.

Le désir sans objet se laisse apparaître dans les lieux troués de l’œuvre, là où ça ne coïncide pas.

Le Dire, c’est toujours le dire à quelqu’un. Ce quelqu’un, il se peut qu’il n’entende pas.

La fermeture de l’autre à cette recherche intime du sens est source de souffrance, d’angoisse et de solitude.

Être seul avec ce désir de sens conduit à la folie.

Le créateur doit avoir un ou des autres sur qui compter, c’est ce qui lui permet de continuer.

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Résister (2017)

La peinture est une poésie visuelle. Rien au-delà. Rien en de ça. Tout est là donné au regard. Encore faut-il savoir regarder.

La culture ne vient pas d’une suite de concepts, d’idées ou de revendications sociales inscrits sur le cartel d’une œuvre d’art. Elle concerne l’être dans son rapport le plus profond à l’existence. Elle appelle une recherche individuelle.

On n’explique rien. On cherche et dans cette recherche quelque chose émerge qui fait penser, c’est-à-dire qui ouvre le champ de la sensibilité à quelque chose d’inédit et d’inespéré.

Il y a trop d’images, comme le dit si bien Bernard Émond. Ce qui s’oppose à l’image, c’est la visibilité qui tisse un lien très étroit avec l’invisible.

Cet invisible n’est pas d’une autre nature que le visible, il appelle un possible, un au-delà devant soi, une ouverture, un espace de liberté.

Aujourd’hui, résister, c’est préserver cet espace de visibilité et de liberté.

La pensée en matière (2008)

Guylaine 20(web)
Sans titre. 2008. acrylique et médiums mixtes sur toile, 153 x 122 cm. Photo: Richard-Max Tremblay

J’aspire à un objet, un point de départ qui me fasse découvrir des avenues inconnues. Dans les derniers dessins exécutés ces derniers jours, j’ai débuté avec de vieux papiers, des bouts de végétaux que j’ai collés sur la surface à dessiner. Je cherche à me déprendre de la représentation. J’intègre ces éléments étrangers à mes compositions pour les ouvrir à l’inespéré.

De la pensée du sensible, du palpable, de la pensée en matière, en texture, en relief, la peinture n’est pas une simple représentation ou évocation du Réel, elle est également mouvement de réflexion et bouleverse notre conception du monde. Le corps n’est pas toute animalité, il est aussi, et plus justement près de la culture, une pensée en acte.

L’intime a toujours à voir avec un trouble. L’intime c’est le désir à l’état pur, un désir pour l’autre corps, mais un désir aussi pour l’ailleurs qui est évoqué à l’occasion de cette rencontre avec l’autre.

Le poème impossible (2017)

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Je ne saurais écrire de la poésie. Le poème m’est impossible. Dans mon cas, il n’y a que rapport de couleurs, de taches et de signes.

Ce que j’aimerais dire par le poème, je le peins avec des éléments visuels qui n’appellent aucune représentation.

Je peins une abstraction sensible.

Il n’y a rien à voir au-delà.

Pourtant, à savoir regarder, on éprouve quelque chose. Quelque chose nous est donné à voir.

Ce n’est plus ce que figure le monde. C’est de la beauté pure comme une équation mathématique.

La contemplation de cette « forme » infigurable atteint l’être par delà ce qu’il imagine du monde.

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Plénitude brisée (2007)

« L’existence, c’est le fait qu’un individu humain n’est pas un simple organisme biologique, un simple mouvement vers la vie, c’est un grand mouvement vers le sens, la conscience de soi et la plénitude. Mais tout cela, à travers des activités bien précises. »[1]

La peinture ou plutôt l’acte de peindre est toujours en quelque sorte une recherche de plénitude. Mais cette recherche de plénitude n’advient jamais.

 

[1] Marie de Solemne, Entre désir et renoncement, Dialogue avec Robert Misrahi, 2005 (1999 première édition), Albin Michel, p.17.

 

La vie en monochrome (2006)

ici (ajusté)

Je pense de plus en plus à Mark Rothko et plus loin encore, aux monochromes. Aller à l’essentiel de la peinture, toucher la pureté de la couleur et de la surface, aller à l’encontre de la technique, à l’encontre de la vitesse et de la prolifération des images. Peindre des riens signifiants, des trous de pensée.

La peinture est une pensée matérielle, une pensée qui s’inscrit dans l’objet devant soi.

Je suis dans l’écriture, loin des signes chinois. Je suis proche du paysage, du coucher de soleil ou encore de la mer à perte de vue. Je suis dans l’horizontal. Je cherche l’infini, l’apesanteur.

Le monochrome frappe par sa nudité, par son dépouillement, par le rien qu’il met de l’avant.

« À la différence du cinéma, la forme artistique dominante de notre époque, le monochrome exige une expérience solitaire, tant de l’artiste que du spectateur. Aujourd’hui, à un moment historique dominé par les médias de masse et leurs spectacles, le monochrome est le refuge d’un discours philosophique digne de ce nom. Le monochrome a toujours été élitiste, chose inacceptable dans le contexte du « politiquement correct », car il récuse l’idée que tout est de l’art et que l’art est pour tous. Par son rejet des images et de l’iconographie, il est un défi à l’interprétation. Il est plénitude et vide, un moment de silence dans un monde de bruit. Il ne va nulle part et partout, il est particulier et universel, tangible et immatériel. Le paradoxe même.[1] »

L’ombre de ma voix. Elle qui vient, elle qui va.

 

ici-là (ajusté)

[1] Barbara Rose, Les significations du monochrome dans « Le monochrome, de Malevitch à aujourd’hui », Paris : Éditions du Regard, 2004, p.80.

Plongée dans l’eau glacée (2006)

Je me sens toute crispée, comme si on m’avait mise dans un verre d’eau glacée.

Je fais des lignes, toujours des lignes. J’ajoute de l’eau à l’acrylique. La peinture se diffuse sur la toile créant des nuages colorés de vapeur.

Je continue à utiliser le geste de la calligraphie, mais à sa plus simple expression. Le geste est plus contrôlé, il est aussi plus profond.

Je peins la mer, une mer abstraite.

L’effet est saisissant. Il touche immédiatement l’œil. On a envie de toucher la peinture.

Le bleu avec le vert. Le bleu avec le turquoise. Le bleu avec le violet. Je cherche la couleur inédite. La couleur travaillée jusqu’à ne plus pouvoir la dire. La couleur parfaite.

là (ajusté)

La Chine de Fabienne Verdier (2006)

Fabienne Verdier est allée en Chine dans les années 80 pour apprendre la calligraphie et la peinture. En Chine, elle vivait d’une bourse donnée par le gouvernement chinois. Elle a été d’abord exclue de la vie quotidienne des Chinois ne parlant aux autres étudiants que dans les toilettes, car là seulement ils n’étaient pas surveillés par les autorités. Puis, un jour, elle a su lire l’écriteau qu’on avait mis sur la porte de sa chambre. Il y était écrit que si on dérangeait l’étrangère, on était passible de renvoi de l’université. En voyant cet écriteau, elle fut prise de colère et alla le montrer au directeur de l’école. Comprenant sa frustration, il lui permit de manger avec les autres étudiants. Elle commença alors à faire partie de la vie étudiante. Déçue de ne trouver en Chine que des cours issus de la révolution culturelle, elle se mit à la recherche d’un maître pour lui apprendre ce qu’elle était venue chercher en Chine : l’apprentissage de la calligraphie et la peinture de paysage. Une fois trouvé, ce maître accepta de lui enseigner la tradition à condition que la jeune peintre y reste dix ans pour parfaire son apprentissage. Elle décida sur un coup de tête de tenter l’expérience et c’est là que tout commença. L’amour de l’étranger lui fera vivre une expérience inoubliable qui changea considérablement sa vision de la peinture et de la vie. Après plusieurs mois de travail avec le maître à toujours tracer les mêmes traits, il arriva un moment où elle fut totalement perdue, ne sachant plus pourquoi elle était venue et ce qu’elle faisait là à toujours tracer des signes qui ont l’air de rien. C’est à ce moment que son maître lui dit qu’elle commençait à comprendre ce qu’était la peinture.

Pourquoi la peinture ? II (2017)

Éllipse bégonia, 2017. Acrylique sur toile. 5′ x 4′. Photo: Paul Litherland.

Comment font les autres se demandent-elle ? Comment font-ils pour simplement suivre le cours des choses sans continuellement se demander pourquoi elles courent ? Sans doute se demandent-ils également pourquoi elle, elle se pose la question ? Pourquoi s’en faire un problème ?

Le peintre ne sait pas d’où lui vient cette nécessité de peindre, il sait seulement qu’il ne peut pas faire autrement. D’ailleurs, s’il pouvait faire autrement, il le ferait, car être peintre c’est une lutte de tous les instants. Il doit sans cesse faire exister l’espace et le temps autour de cette activité qui le fait être. Il doit s’organiser entre le travail et les activités quotidiennes, voire familiales ou matrimoniales, pour faire exister cet espace et ce temps de la solitude devant un tableau.

Les regards extérieurs la trouvent bien compliquée, bien rêveuse, pas assez réaliste. Il faut bien gagner sa vie lui rappelle-t-elle. Mais elle, elle n’y arrive pas, car sans la peinture, elle ne sait pas pourquoi elle la gagnerait. C’est d’ailleurs quand elle doit gagner sa vie qu’elle éprouve le plus intensément la nécessité de la peinture. Ce serait tellement plus simple si elle pouvait simplement avoir un travail décent, nourrir ses enfants et reprendre indéfiniment le mouvement du quotidien. Elle n’arrive pas à se contenter de cette vie qui lui semble insensée. La peinture n’est pas un choix, c’est une nécessité.

Pourquoi la peinture ? I (2017)

Ligne capucine
Ligne capucine. 2017. 5′ x 4′. Acrylique sur toile. Photo: Paul Litherland.

À 18 ans, j’ai décidé que ma vie ne consisterait pas à dormir, prendre un café, manger, travailler, rencontrer des amis, avoir des loisirs et puis recommencer. Cette vie ne serait pas la mienne, car elle n’avait aucun sens à mes yeux. Il me fallait quelque chose de plus, chaque jour, pour que le quotidien ne s’effrite pas et que le fait de vivre trouve une raison d’être. Pour vivre, il me fallait me sentir exister. Et pour me sentir exister, il me fallait penser et créer pour ouvrir un horizon au fait d’être.

La nécessité de peindre ou de penser vient de là. Quand je peins, il se passe quelque chose. Le temps ne fait pas que s’écouler, il est ressaisi. Marcelle Ferron a dit, comme bien d’autres avant elle et après elle, que le peintre a une conscience aigüe du temps et de la mort. Il peint à l’horizon de la mort. Ça ne lui suffit pas de vivre, il cherche à savoir pourquoi il existe. C’est pour cette raison qu’il ne peut pas arrêter de peindre. Quand il peint, il se sent exister parce qu’il a l’impression de savoir, le temps du faire, pourquoi il là. La peinture, comme un miroir qui reflète l’intérieur tout en ouvrant sur l’extérieur, lui donne un horizon de savoir, mais un savoir qu’il ne peut pas quantifier, ni résumer en une formule. C’est un savoir pris dans le faire. La peinture n’est que le résidu de cet acte d’exister, inséparable du savoir de la raison d’être de cette existence. Ce qui reste, le tableau, est une trace de ce moment où le peintre a ressaisi le temps et son existence, où il a su pourquoi il était là et va.