Pourquoi la peinture ? I (2017)

Ligne capucine
Ligne capucine. 2017. 5′ x 4′. Acrylique sur toile. Photo: Paul Litherland.

À 18 ans, j’ai décidé que ma vie ne consisterait pas à dormir, prendre un café, manger, travailler, rencontrer des amis, avoir des loisirs et puis recommencer. Cette vie ne serait pas la mienne, car elle n’avait aucun sens à mes yeux. Il me fallait quelque chose de plus, chaque jour, pour que le quotidien ne s’effrite pas et que le fait de vivre trouve une raison d’être. Pour vivre, il me fallait me sentir exister. Et pour me sentir exister, il me fallait penser et créer pour ouvrir un horizon au fait d’être.

La nécessité de peindre ou de penser vient de là. Quand je peins, il se passe quelque chose. Le temps ne fait pas que s’écouler, il est ressaisi. Marcelle Ferron a dit, comme bien d’autres avant elle et après elle, que le peintre a une conscience aigüe du temps et de la mort. Il peint à l’horizon de la mort. Ça ne lui suffit pas de vivre, il cherche à savoir pourquoi il existe. C’est pour cette raison qu’il ne peut pas arrêter de peindre. Quand il peint, il se sent exister parce qu’il a l’impression de savoir, le temps du faire, pourquoi il là. La peinture, comme un miroir qui reflète l’intérieur tout en ouvrant sur l’extérieur, lui donne un horizon de savoir, mais un savoir qu’il ne peut pas quantifier, ni résumer en une formule. C’est un savoir pris dans le faire. La peinture n’est que le résidu de cet acte d’exister, inséparable du savoir de la raison d’être de cette existence. Ce qui reste, le tableau, est une trace de ce moment où le peintre a ressaisi le temps et son existence, où il a su pourquoi il était là et va.

Publicités

Transgression (2005)

Le cadre est posé. Et puis la limite avec lui. Il vient un moment où je me laisse aller plus loin et je sors du cadre. Je transgresse la limite. Danger. Jouissance.

J’ai perdu la limite pour la retrouver.

C’était facile puis je suis allée trop loin. Délire.

Cioran dans La tentation d’exister : « Chaque être est son sentiment de la mort.[1] »

La mort était présente quand je croyais simplement courir après la vie. Courir plus vite que la vie.

Le suicide n’est jamais une solution. Je préfère la folie.

Transgresser un cadre que l’on s’est donné et ne pas sombrer dans le rien.

Le vide, mais pas au prix de la réalité du plein.

Une trace de soi quand soi n’est plus, ce serait là folie, mort.

« Rien n’est, tel est leur point de départ, telle est l’évidence qu’ils ont réussi à vaincre, à repousser, pour aboutir à l’affirmation : tout est.[2] »

La mort est le tout du rien, l’abolition de ce qui est.

La transgression est une façon de regarder la mort en face en balançant les règles que l’on s’est données.

J’ai un rendez-vous avec la mort chaque fois que je termine un texte, une peinture. La mort pour moi est un délire.

L’autre n’est plus. Je deviens un être d’exception. Sans reconnaissance.

L’exception pourtant rappelle la règle, la limite.

La vie est au bout de la mort. Elle appartient à la règle.

Sans règle, on sombre dans un vide dangereux.

La règle fait l’exception.

L’extase rejoint la folie en étant une perte de la dialectique. Je ne sais plus jouer, j’aspire à un absolu, soit dans le trop peu ou dans le trop plein. Entre le trop peu et le trop plein l’écart n’est plus. Et c’est l’écart qui me fait échapper à la mort dans la vie.

[1] Cioran, La tentation d’exister, Paris : Gallimard, 1986, p.236.

[2] Ibid., p.162.