La mort et la création (2009-2010)

« L’absence ne comporte ni perte ni mort. L’absence est un état intermédiaire, à mi-chemin entre la présence et la perte. Un excès de présence, et c’est l’intrusion, un excès d’absence, et c’est la perte. Le couple absence-présence ne peut être dissocié. Mais il faut faire un effort considérable pour tolérer l’absence, la différencier de la perte et pour donner au monde de la présentation son plein rôle : imagination et pensée. Seule l’absence de l’objet peut stimuler l’imagination et la pensée. » André Green, La folie privée, Paris :Gallimard, 1990. p.139 Cité dans Ross, Ciaran, Aux frontières du vide, Beckett : une écriture sans mémoire ni désir, Amsterdam et New-York : Rodopi, p.195.

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« Pour parler, nous devons voir la mort, la voir derrière nous. Quand nous parlons, nous nous appuyons à un tombeau, et ce vide du tombeau est ce qui fait la vérité du langage, mais en même temps le vide est réalité et la mort se fait être. » p.324 Dans « La littérature et le droit à la mort » dans La part du feu, Maurice Blanchot.

La raison d’être de l’écrit ou de la peinture doit être une manière d’échapper à la mort, de dire ce qui reste sans voix sans cette forme. J’écris ou je peins pour échapper au silence et pour y revenir.

L’expression doit venir de la nécessité de changer la perception du monde. Sinon, elle doit rester silencieuse. De cette immersion silencieuse, elle trouvera peut-être la raison de sa voix, qui sera autre et inattendue.

Quelque chose de la couleur s’impose. Je ne suis pas certaine de m’y tenir. Un désir d’aller plus loin. De dire peut-être. Les mots reviennent d’eux-mêmes.

J’ai le sentiment de ne pas être arrivée à ce que je suis. J’espère sans jamais y parvenir. Je vois autour de moi des créateurs plus jeunes que moi avec une œuvre déjà constituée. Je cherche encore la porte qui me mènera à ma singularité.

La propension à ne pas terminer les écrits commencés. Dans la finitude, une rupture que je ne peux accepter.

Quitter, c’est toujours une douleur insupportable. Je préfère faire comme si tout continuait malgré la mort annoncée.

 

Pourquoi la peinture ? I (2017)

Ligne capucine
Ligne capucine. 2017. 5′ x 4′. Acrylique sur toile. Photo: Paul Litherland.

À 18 ans, j’ai décidé que ma vie ne consisterait pas à dormir, prendre un café, manger, travailler, rencontrer des amis, avoir des loisirs et puis recommencer. Cette vie ne serait pas la mienne, car elle n’avait aucun sens à mes yeux. Il me fallait quelque chose de plus, chaque jour, pour que le quotidien ne s’effrite pas et que le fait de vivre trouve une raison d’être. Pour vivre, il me fallait me sentir exister. Et pour me sentir exister, il me fallait penser et créer pour ouvrir un horizon au fait d’être.

La nécessité de peindre ou de penser vient de là. Quand je peins, il se passe quelque chose. Le temps ne fait pas que s’écouler, il est ressaisi. Marcelle Ferron a dit, comme bien d’autres avant elle et après elle, que le peintre a une conscience aigüe du temps et de la mort. Il peint à l’horizon de la mort. Ça ne lui suffit pas de vivre, il cherche à savoir pourquoi il existe. C’est pour cette raison qu’il ne peut pas arrêter de peindre. Quand il peint, il se sent exister parce qu’il a l’impression de savoir, le temps du faire, pourquoi il là. La peinture, comme un miroir qui reflète l’intérieur tout en ouvrant sur l’extérieur, lui donne un horizon de savoir, mais un savoir qu’il ne peut pas quantifier, ni résumer en une formule. C’est un savoir pris dans le faire. La peinture n’est que le résidu de cet acte d’exister, inséparable du savoir de la raison d’être de cette existence. Ce qui reste, le tableau, est une trace de ce moment où le peintre a ressaisi le temps et son existence, où il a su pourquoi il était là et va.

Transgression (2005)

Le cadre est posé. Et puis la limite avec lui. Il vient un moment où je me laisse aller plus loin et je sors du cadre. Je transgresse la limite. Danger. Jouissance.

J’ai perdu la limite pour la retrouver.

C’était facile puis je suis allée trop loin. Délire.

Cioran dans La tentation d’exister : « Chaque être est son sentiment de la mort.[1] »

La mort était présente quand je croyais simplement courir après la vie. Courir plus vite que la vie.

Le suicide n’est jamais une solution. Je préfère la folie.

Transgresser un cadre que l’on s’est donné et ne pas sombrer dans le rien.

Le vide, mais pas au prix de la réalité du plein.

Une trace de soi quand soi n’est plus, ce serait là folie, mort.

« Rien n’est, tel est leur point de départ, telle est l’évidence qu’ils ont réussi à vaincre, à repousser, pour aboutir à l’affirmation : tout est.[2] »

La mort est le tout du rien, l’abolition de ce qui est.

La transgression est une façon de regarder la mort en face en balançant les règles que l’on s’est données.

J’ai un rendez-vous avec la mort chaque fois que je termine un texte, une peinture. La mort pour moi est un délire.

L’autre n’est plus. Je deviens un être d’exception. Sans reconnaissance.

L’exception pourtant rappelle la règle, la limite.

La vie est au bout de la mort. Elle appartient à la règle.

Sans règle, on sombre dans un vide dangereux.

La règle fait l’exception.

L’extase rejoint la folie en étant une perte de la dialectique. Je ne sais plus jouer, j’aspire à un absolu, soit dans le trop peu ou dans le trop plein. Entre le trop peu et le trop plein l’écart n’est plus. Et c’est l’écart qui me fait échapper à la mort dans la vie.

[1] Cioran, La tentation d’exister, Paris : Gallimard, 1986, p.236.

[2] Ibid., p.162.