Exposer sa solitude (2018)

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Espace du dedans. 2018. Acrylique sur toile. 61 x 61 cm (chaque tableau). Photo: Paul Litherland.

Je ne sais plus d’où je pars pour affronter le monde.

Les heures, les jours passent. Rien pour les retenir.

Il y a la mort qui pointe au loin.

Ici, j’essaie d’y échapper. Ici, j’essaie d’être.

Peindre m’est essentiel. Écrire me vient naturellement à la suite du tableau.

Il y a une exposition.

Des regards anonymes vont voir mes tableaux.

Ces regards sont lointains.

Seuls des regards extérieurs peuvent voir mes tableaux, mais je ne sais pas s’ils ont envie de les voir ni s’ils sont capables de les voir.

Exposer, c’est rencontrer la solitude de l’autre, en être atteint, mais ne pas pouvoir y remédier. C’est lancer une perche en sachant qu’elle ne reviendra pas.

Il y a des tableaux sur les murs. Ce sont mes tableaux. Je le sais parce que je me rappelle les avoir faits. Je les regarde, mais je ne les vois pas. Je ne vois pas mes tableaux. Je suis trop à l’intérieur d’eux pour les voir. Ils ne me font pas désirer. Je suis déjà quelque part ailleurs, tendue vers le prochain projet.

Ce projet en sera un d’écriture.

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Nue (2005)

C’est très froid, seulement des murs. Les angles de l’atelier apparaissent plus carrés qu’à l’habitude, l’aspect feutré, enveloppant de la pièce a disparu. Mes grands tableaux avec leur papier translucide créaient autour de moi cette membrane réconfortante dans laquelle j’allais me réfugier pour échapper à l’angoisse. Ils ne sont plus là. Je reste. Nue.

Quand je crois que l’œuvre n’est qu’un restant de l’événement, c’est une illusion, bien que l’impression soit juste au moment de l’engendrement. Je me suis mise totalement dans ces tableaux sans m’en rendre compte. C’est dire que j’y étais jusqu’au cou, jusque par-dessus la tête devrais-je dire. Je n’ai rien vu venir.

« Devant un Dubuffet, un Julian Schnabel, un Polke, un Soutter ou un Kandinsky, je suis devant quelqu’un, devant les traces d’un danseur passé par là[1] ». J’y reconnais si bien le chemin suivi que j’en suis venue à croire que la danse terminée, le pinceau déposé, je n’étais déjà plus là. Dans ce passage, je n’avais laissé qu’une marque anodine.

Pendant que mes tableaux sont sur le chemin de l’exposition, l’écriture pourrait-elle prendre place sur mes murs ? Habiller l’espace de l’écriture, elle ne saurait le faire de la même façon que la peinture.

L’écriture ne remplace pas mes tableaux.

Être nue, c’est se sentir dépouillé de soi.

[1] Valère Novarina, Devant la parole, Paris : P.O.L., 1999, p.64.

L’aveu d’une exposition (2005)

Je vais montrer mes tableaux, les laisser vivre en dehors de mon atelier, dans un lieu de passage que les gens traversent pour aller danser : une manière d’apprivoiser le contact de mon intimité avec le regard social.

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Une vue de l’exposition su studio Bizz en 2005.

Je vis l’exposition comme l’aveu d’un secret que je crois bien réel, mais qui me semble détaché de moi.

Ce secret est vide d’image, de représentation.

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Une vue de l’exposition su studio Bizz en 2005.

Le tableau ne représente rien, sinon cette absence d’image. Le secret est bien là, il n’est dans aucun souvenir perdu.

Comme si la peinture était l’expression d’une intériorité cachée dont il faudrait à tout prix se délivrer pour la donner à l’autre.

L’exposition : l’aveu d’un dépouillement de toute forme de confession.

Je n’ai rien à confesser. Je vais montrer mes tableaux pour apprivoiser ce vide que leur absence laisse dans mon atelier.

Ce sera, je crois, un spectacle très tranquille, très intime. Je m’impose avec retrait.