Trop de temps pour écrire (2020)

J’ai du temps cet après-midi pour écrire. Puis, en même temps, cette impression d’être vide de mots.

J’attends d’avoir moins de temps pour avoir quelque chose à dire.

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Sentiment océanique #2, 2020. Encre et crayon acrylique, bâton à l’huile. 91,5cm x 61cm. (36 x 24po.) Photo: Paul Litherland

Déroute (2020)

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Abysse #8, 2020. Acrylique sur toile. 102cm x 122cm (40 x 48po.). Photo: Paul Litherland

Pour écrire, il faut pouvoir plonger en soi-même profondément sans peur, ni retenue. Aller là où on ne sait plus, où on est seul au monde, où il n’y a plus rien pour retenir nos larmes. L’angoisse m’assaille.

Devenir soi-même est un long chemin empreint de doute, de solitude et de désespoir. Pendant que nous travaillons à nous connaître, pour l’extérieur nous n’accomplissons rien de concret qui porte à croire que nous allons quelque part. Nous pelletons des nuages.

Je me souviens être allée dans une fête familiale il y a quelques années. J’y ai rencontré une cousine que je n’avais pas vue depuis plus de dix ans. Elle me demande ce que je veux faire dans la vie. Je lui ai répondu que je voulais peindre, écrire. Oui, mais comment veux-tu gagner ta vie? Je ne savais que lui répondre, comme si tous les efforts que j’avais accomplis depuis 15 ans ne valaient rien aux yeux de l’économie et de la société.

« Souvent j’ai pris peur. Peur de me tromper. Peur de me perdre. Quand vous cheminez, vous vous sentez très loin des autres. Ces autres qui, soudain, ne vous apparaissent plus comme des semblables. Eux, ils sont installés dans l’existence, ils prennent la vie comme elle vient, ne se posent pas trop de questions, et vous, au lieu de vous construire, vous vous démantelez, vous demandez avec angoisse où cela va vous conduire. Vous êtes dans une totale solitude. Car vous découvrez que sur bien des sujets – politique, société, religion, littérature, peinture, cinéma – vous pensez généralement à rebours de ce que pense autrui. » (Charles Juliet, Ce long périple, Paris, Bayard, 2001, p.31-32)

L’auto… (2012)

S’il y a une parole autobiographique, c’est dans la mesure où j’utilise des affects liés à des situations et des personnages qui habitent ma mémoire et ma vie. Il ne s’agit pas de décrire minutieusement les faits exacts, mais d’en retenir l’essentiel : l’affect qui est une sensation après coup, une autoréflexion sensible.

Cet affect est transposé ensuite dans une voix, écrite puis dite. La parole qui est issue de cette mise en forme n’est plus celle du « moi », mais du « sujet », tel que l’entend la psychanalyse. Le sujet est repérable dans mouvement de la parole, dans la manière dont cette parole se dit, s’exprime, s’oriente, se synthétise. Le sujet est dans le geste de l’écriture et dans la voix, dans le corps du texte.

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Écrire le paysage #9 (2012), acrylique et médiums mixtes sur toile, 89 x 114 cm. Photo: Paul Litherland

Entre peinture et écriture (2019)

Je suis allée rencontrer la peintre Fabienne Verdier pour la troisième fois à sa maison dans Charlevoix. J’allais la voir avec le désir qu’elle me relance, qu’elle me pousse encore plus loin dans ma direction, qu’elle me redonne envie de poursuivre le chemin très ardu qu’est celui d’être peintre dans un monde qui confond culture et loisir. Je ne lui demande rien et tout à la fois. Elle me dit de me plonger dans le travail corps et âme, de me donner un horaire très strict et de m’y tenir quoiqu’il arrive. J’avais besoin de cette poussée après un été qui ne fut que fuite devant la réalité.

L’angoisse m’envahit dès que je cesse de faire. Il faut avancer, tout simplement, se mettre à l’œuvre même si pendant des jours, des semaines, rien de potable ne sort de ce corps.

Cet hiver, un projet d’écriture m’a habitée de même qu’un nouveau projet de peinture. J’avais organisé mon horaire de sorte que je me plonge dans l’écriture tant que le souffle y était. Quand l’inspiration cessait, je passais à la peinture jusqu’à ce que ce souffle pictural cesse à son tour, alternant ainsi entre écriture et peinture. Par ailleurs, en agissant ainsi, je ne laissais pas de place pour que le dépassement de la résistance ait lieu. Je brisais le rythme. Le mouvement était sans cesse interrompu. Fabienne me suggère de plutôt partager chacune de mes journées de travail entre peinture et écriture. Je vais sans doute essayer cette formule cet automne.

Il faut savoir faire et savoir jeter. Ne pas avoir peur de rater, seulement faire sans savoir ce que la poussée donnera. Faire. Faire. Faire. C’est en étant devant la page blanche qu’un jour le souffle y est, de même pour la peinture. Il faut savoir « Catching the Big Fish » disait David Lynch et pour ce, il faut aller à la pêche tous les jours.

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Abysse, 2019. Acrylique sur toile. 24 » x 24 ». Photo: Paul Litherland.

Notes d’atelier (2012)

Je travaille avec le texte, point de départ à toute création. Ce dernier, par ailleurs, ne se présente pas sous la forme d’une publication. Il trouve d’autres médiums pour se transmettre à l’autre. Les deux médiums qui m’apparaissent les plus proches de ce que je suis : la peinture et la voix humaine. De l’une à l’autre, le signe traverse, il est à la fois abstrait et sensible. Nous sommes entre le rêve poétique et la narration, sans tomber dans le surréalisme. Que deviennent alors l’espace, le lieu, le paysage dans lesquels bougent et apparaissent ces phrases picturales et vocales? À qui s’adressent-elles? Je suis où et à qui parlais-je?

Un monde intérieur ne me satisfait pas, car l’intérieur découpé et détaché de l’extérieur n’existe pas. Jeté au-dehors non plus, ce serait le monde de l’image, du spectacle et de la représentation. Être d’ici, mais tournée et à l’écoute de ce qui se passe là-bas. Là-bas? La campagne, la ville, les deux? En mouvement?

Je m’adresse à quelqu’un, sans que ce quelqu’un ait un visage. Ce n’est qu’une adresse, un point extérieur qui me permette de dire. Un Autre, une oreille, sans voix. La voix vient d’ici. C’est la mienne ou celle qui me représente. C’est ma voix intime, celle du très proche, mais avec distance. C’est une voix sensible, mais non émotive.

Demain : enregistrer mes pas de la maison jusqu’au bout du terrain et revenir. Un tour complet du terrain. Lentement, contemplant, écoutant le bruit des oiseaux, de la rivière. Un portrait sonore du paysage. Tôt le matin. Pour éviter trop de parasitage. Ce qui était texture et matière organique deviendrait son, lieu où s’inscrit la voix.

Dans la peinture aussi, je dois décider quel est le lieu où habitent les signes. Des paysages abstraits, mais présentement, les paysages sont trop imposants à mon goût, trop forts, peut-être. Où se situent les signes, dans quel univers? Figuratif? Ce serait peut-être accorder trop d’importance à l’extérieur.

Grandeur des tableaux : peut-être recommencer à jouer avec les formats pour créer un paysage avec les tableaux eux-mêmes. Une installation, plutôt qu’une exposition conventionnelle de peinture. D’ailleurs, je ne fais pas seulement de la peinture. Je peins pour dire.

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Écrire le paysage #4 (2012), acrylique et médiums mixtes sur toile, 89 x 114 cm. Photo: Paul Litherland

Un tableau. Une écriture. (2019)

Le tableau manquant. Une écriture trop lisible.

Quand j’essaie d’introduire les mots dans l’espace pictural, le tableau ne sait plus être une peinture.

Quand je m’en tiens à une écriture picturale, le tableau semble nu, sans signification, comme si le sens venait avec les mots.

J’avais résolu cette problématique entre écriture et peinture en utilisant des signes illisibles, des signes picturaux dans l’espace du tableau. Aujourd’hui, ces signes m’apparaissent sans signifiance.

L’écriture picturale est de l’ordre de la poésie. Depuis quelques semaines, je m’éloigne de la poésie pour aller vers la philosophie. Les mots redeviennent porteurs de sens par l’idée qu’ils véhiculent. Les mots cessent d’être matière, couleur, sensation.

Comment donner de la consistance à la peinture sans y introduire une écriture conceptuelle ?

L’immobilisme (2009)

Ce que j'ai toujours détesté
Ce que j’ai toujours détesté – Côté gauche (2009), acrylique et matières naturelles (herbes, terre, bois, etc.) sur toile, 61 x 61 cm. Photo: Paul Litherland.

« Inaccessible à moi-même, je poursuis un objet immobile qui ne se laisse pas atteindre. L’inquiétude infinie dans l’absence de mouvement. » (Carlos Liscano, L’écrivain et l’autre, p.14.)

Immobile. Posé là. Dans l’absence de mouvement en apparence. Je reprends l’écriture de ces pensées d’atelier avec le sentiment qu’elles sont issues d’une nécessité. Celle de me dire. Celle de faire parler en moi une voix qui ne peut advenir ailleurs que dans l’écriture. Les monochromes appellent cet immobilisme et cette voix qui cherche à se dire.

Désir de parole sans objet sur lequel se poser. Seulement cette poussée vers l’avant.

Un coup de téléphone ce matin d’un vieux copain : l’intrusion dans l’intimité du présent d’un fragment de passé oublié. J’en perds la parole. Avant cet appel, les mots avaient commencé à venir. Avec lui, tout se tait autour de moi pour le regarder discourir. Que reste-t-il de ce rapport ? Un souvenir.

Risquer. Pour un rien. Croire que cette parole donne un sens à l’existence.

Encore ici une pensée de Liscano : « Où mène ce que je suis en train de faire ? Si je savais où ça me mène, je ne l’écrirais pas. Parce que, écrire, c’est ça : partir sans savoir où on va arriver. Sans même savoir si on arrivera quelque part. Écrire est un art immobile, me dis-je. Et je ne sais même pas ce que ça veut dire. » (Liscano, ibid., p.17)

Cette écriture rejoint le monochrome. Chacun à sa manière, on va directement au cœur du problème : une simple pulsion sans objet. La couleur seule avec la texture appelle un milieu sans représentation. Elle ne dit que l’acte d’ouverture. Elle ne s’aventure dans aucune fiction. Pourtant, j’y associe des souvenirs qui font écran à une histoire qui a marqué la réalisation de ce que je suis devenue. Ces fragments du passé associés à une couleur seule donnent à la peinture monochrome une épaisseur de vie. Le tableau abstrait retrouve l’image par les mots qui lui sont reliés.

Dans une couleur seule, il y a quelque chose plutôt que rien. Ce quelque chose est juste un peu plus que le rien. Quand j’y ajoute des morceaux de nature qui deviennent texture sous la couleur unique, tout à coup, la peinture prend racine. Elle s’incarne quelque part.

Les pensées dansées au pinceau participent de cette recherche. Les mots ne sont pas substituts à la peinture, ils surgissent à leur occasion non pour expliquer, mais pour raconter comment ça se fait la peinture.

Mes monochromes ont été accrochés dans une galerie le temps de quelques semaines sans toutefois que ce soit une exposition officielle. À cette occasion, pour la première fois, mes monochromes ont pu exister ensemble dans l’installation. Seuls, dans l’atelier, ils n’existaient pas encore.

L’immobilisme. C’est toute cette recherche en un seul mot. Pourtant, ce n’est pas la mort. C’est un moyen de repousser la fin, d’arrêter le temps. Fixer le temps et la lumière. Faire un plan fixe sur un fragment d’espace et d’histoire. Les impressionnistes ont cherché quelque chose de semblable. Ils voulaient reproduire les instants de lumière naturelle. Ils sont sortis dans le paysage. Ici, c’est aller encore plus loin. Je voudrais prendre le paysage et le décomposer dans ses minuscules particules au moment où le temps s’arrête.

Ce que j'ai toujours (droit)
Ce que j’ai toujours détesté – Côté droit (2009), acrylique et matières naturelles (herbes, terre, bois, etc.) sur toile, 61 x 61 cm. Photo: Paul Litherland.

Une texture de pensée (2009)

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Autoportraits en monochrome, 2010. Photo: Paul Litherland.

Une texture, de la matière naturelle et une couleur, une seule, artificielle qui recouvre cette « nature ». Le geste disparu. Seulement un monochrome. Puis une écriture, sur le côté de la toile, un aphorisme qui me permet de dire comment cette couleur résonne dans le fil de mes souvenirs d’enfant et d’adolescente.

Puis, à côté, en parallèle, un récit, le mien, du moi, qui ne concerne personne et tout le monde à la fois, une rage simplement contre l’histoire familiale. Ces mots, je les ai arrêtés quand ils commençaient à devenir insupportables pour le regard de l’autre. Il me manque la fiction pour pouvoir continuer à vivre avec ces mots.

L’atelier a déménagé chez moi. S’y trouve encore cette vieille armoire ramassée chez des musiciens de musique ancienne et puis une quinzaine de grands tableaux, cordés les uns derrière les autres contre un des murs. Une table, toujours la même, me permet d’empiler des graffitis, des images trouvées dans de vieilles revues et quelques photographies d’un pommier ancestral gisant à quelques pas de la maison de campagne de mon compagnon. Dans l’atelier, l’intime est là sans l’autre.

Moins dans l’instant, dans la recherche de l’immédiateté, la création est devenue un acte qui se fait dans le temps.

Le corps n’est plus mystique et la création un acte de rupture avec l’autre. La création devient une pensée en acte qui déplace le naturel vers l’objet culturel.

Me voilà revenue dans l’immanence, dans la matière d’un corps. La recherche ne va pas au-delà, mais elle appelle toujours un plus loin qui ne peut qu’être le chemin inconnu qu’emprunte mes pas. L’Autre est devant.

Le monochrome n’est plus un vide, une absence d’objet, mais une couverture culturelle palpable qui enveloppe un trop-plein de matières naturelles. Il y a un désir d’ensevelir l’archaïque.

Ici, il y a le paysage sur la surface, la couleur comme matière, l’autoportrait comme sujet d’une écriture-peinture.

Alors que je concevais le monochrome comme une porte d’entrée pour le mysticisme à travers la contemplation du rien, il est devenu une manière d’affirmer la matérialité du faire et du sujet créateur. Un renversement, un approfondissement, un travail maintenant à l’œuvre.

Le corps d’une pensée (2008)

« Une page est une traversée respiratoire, quelque chose à nager : on écrit pour emmener avec soi et pour exténuer quelqu’un. Ce n’est pas simplement notre parole qui est respirée, expirée, rythmée, ponctuée, c’est la pensée qui va comme ça : en soufflant, par bouffées, par ouverture et asphyxie. La pensée respire, brûle sans cesse. Pas de repos pour nous. La pensée est le temps. Notre présence dans la parole. » Novarina, Pendant la matière, p.74.

La pensée est physique. Le nœud est à dénouer dans une manière de vivre.

Notes pour une éthique de la création (2017)

Avoir la foi en la recherche du sens.

Cette recherche passe dans un faire et dans une parole à partir de ce faire.

La foi vient d’une nécessité intérieure. Ce n’est pas une foi en Dieu, mais dans un Logos à découvrir, à créer.

La foi se fait sentir si rien de l’extérieur nous porte à ce faire, à ce dire.

La nécessité de ce faire et de ce dire s’éprouve dans l’être quand le regard de l’Autre nous déporte de cette recherche.

La nécessité vient uniquement de soi.

Si la recherche à travers ce faire et ce dire cesse, l’existence perd de son sens.

Le sens est dans la recherche elle-même.

Le Dire donne de la consistance au faire.

Faire uniquement, c’est comme se perdre dans un travail.

Travailler sans plus avoir d’espace pour la pensée, c’est perdre le sens, c’est perdre la vie.

La pensée qui s’ancre dans un faire c’est la vie elle-même.

Créer sans une activité réflexive c’est enterrer la vie.

Créer = Penser = Faire = Dire.

Je n’écris pas pour expliquer ce que je fais, mais pour donner une autre dimension à ce que je fais.

Dire ouvre le faire au sens.

Le sens s’incarne dans le faire et se dévoile dans le Dire.

Dire, c’est faire surgir le sens.

Écrire, c’est permettre au Dire de se poser.

Écrire, c’est ouvrir la possibilité du sens.

Dire et écrire sont deux facettes du déploiement du sens.

Pour garder active la recherche de sens, il ne faut pas céder sur son désir.

Être sujet désirant est la condition de cette recherche.

Le désir est le guide de cette recherche.

Ce désir n’a pas d’objet empirique, sinon intentionnel ou pulsionnel.

Quand le désir se perd, on ne peut plus parler de création, plutôt d’artisanat.

Le désir sans objet se laisse apparaître dans les lieux troués de l’œuvre, là où ça ne coïncide pas.

Le Dire, c’est toujours le dire à quelqu’un. Ce quelqu’un, il se peut qu’il n’entende pas.

La fermeture de l’autre à cette recherche intime du sens est source de souffrance, d’angoisse et de solitude.

Être seul avec ce désir de sens conduit à la folie.

Le créateur doit avoir un ou des autres sur qui compter, c’est ce qui lui permet de continuer.