Exposer sa solitude (2018)

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Espace du dedans. 2018. Acrylique sur toile. 61 x 61 cm (chaque tableau). Photo: Paul Litherland.

Je ne sais plus d’où je pars pour affronter le monde.

Les heures, les jours passent. Rien pour les retenir.

Il y a la mort qui pointe au loin.

Ici, j’essaie d’y échapper. Ici, j’essaie d’être.

Peindre m’est essentiel. Écrire me vient naturellement à la suite du tableau.

Il y a une exposition.

Des regards anonymes vont voir mes tableaux.

Ces regards sont lointains.

Seuls des regards extérieurs peuvent voir mes tableaux, mais je ne sais pas s’ils ont envie de les voir ni s’ils sont capables de les voir.

Exposer, c’est rencontrer la solitude de l’autre, en être atteint, mais ne pas pouvoir y remédier. C’est lancer une perche en sachant qu’elle ne reviendra pas.

Il y a des tableaux sur les murs. Ce sont mes tableaux. Je le sais parce que je me rappelle les avoir faits. Je les regarde, mais je ne les vois pas. Je ne vois pas mes tableaux. Je suis trop à l’intérieur d’eux pour les voir. Ils ne me font pas désirer. Je suis déjà quelque part ailleurs, tendue vers le prochain projet.

Ce projet en sera un d’écriture.

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L’essentiel et rien d’autre (2017)

Je m’en tiens à l’essentiel, c’est-à-dire à peu de choses.

Je n’arrive pas à croire au monde actuel, à ce qui l’enveloppe et le fait exister de l’extérieur.

Je n’arrive pas à oublier cette question : pourquoi y suis-je ?

Oublier m’est impossible. Me distraire, très peu.

Là où je marche, c’est là où je parle. Une quête qui ne me quitte pas.

J’avance, je défriche une voie. Avec le dessin, la peinture, l’écriture et les lectures, je cherche à ouvrir un champ d’expérience. Ce champ, je le porte dans mes gestes quotidiens, dans mes conversations avec les autres, dans mon rapport à mon compagnon, dans ma maison, dans mon atelier, dans mon sommeil, dans ma manière de manger, de respirer, de m’habiller. Je suis ce champ en acte. Pourtant, je le porte comme une chose qui ne m’appartient pas. Je le porte comme une parole qui me traverse sans m’appartenir, mais dont je suis la courroie de transmission. Je dois défricher ce champ pour mon prochain. Je porte le monde comme une chose précieuse qui doit exister pour l’espoir et l’avenir. Je porte la question de son existence depuis toujours. Sans doute, est-ce une représentation imaginaire et n’y suis-je pour rien dans le cours de l’histoire. Et pourtant la nécessité de dire est plus forte que le désir d’avoir.

La noirceur comme prière (2005)

«Comment arrive-t-on à la croix, ou plus exactement à la montagne sur laquelle il y a la croix. Manifestement il n’y a pas de chemin. Plus précisément : en dehors de tous les chemins.[1]»

La croix, comme un lieu où on va par désespoir. Dans l’effort qui me mène à la croix, je me dépouille d’un trop plein. J’arrive en haut de la montagne et je peux voir à l’horizon le chemin parcouru. Là je vois le sens de ma démarche.

J’avance par petits pas, un et puis un autre jusqu’en haut, tranquillement, sans faire de bruits.

«Je viens de prier un peu. Selon mon habitude je ne prie toujours qu’un peu.[2]» En faire beaucoup à la fois cacherait le vide qui le porte.

« Elle était toute dans l’obscurité. Mais qu’est-ce que l’obscurité quand on circule dans sa propre maison. Rien de plus doux, rien de plus connu, rien de plus clair.[3]»

La noirceur d’un lieu connu peut être réconfortante. Pour simplement sentir les choses autrement, par la main au lieu de par la vue.

La croix est peut-être ce bout de bois auquel je m’accroche pour ne pas désespérer de tout.

Au départ on ne voit rien, c’est à force de tourner autour que quelque chose apparaît et surprend toujours.

 

[1] Guay, Fragments, déchirures et déchirements, Montréal: Les herbes rouges, 2004, p.62.

[2] Ibid., p.63.

[3] Ibid., p.64.

Le paysage de Guay (2005)

J’aimerais créer un paysage. Ce serait un paysage comme ceux que crée Guay dans son journal. Il y aurait peut-être un chien aussi, dans ce paysage, un chien trois couleurs comme je les aime. Le compagnon de Guay est absolument là à la surface du tableau. « Démon » qu’il se nomme. Celui-ci a remplacé l’autre qui est mort.

Dans le paysage de Guay, la table est embourbée de toutes sortes de choses utiles et inutiles : clés, tabac, lampe, etc. Mais à l’intérieur, là où l’écriture prend forme, «c’est pauvre de tout[1] ».

Quand il arrive à écrire, il sent qu’il a fait quelque chose de sa journée. Il est heureux.

Il désire le moins possible, car « tout désir empêche la cueillette du meilleur[2] ». Le meilleur, c’est encore et toujours ce qui, dans le paysage de Guay, vient de l’intérieur. Le meilleur, pourrait-on dire, vient quand on quitte l’ordre du besoin pour se tourner vers un désir sans objet.

Ce meilleur ne vient pas sans angoisse. Il se tient entre la « force et la douceur[3] ». Pour arriver là où il se trouve, il a dû lutter contre cette tendance qui nous fait remplir le temps qui passe. Il est ailleurs, en dehors de tout ce qui fait notre monde moderne.

La parole se fait toujours sur fond de ruines. Si rien n’est perdu, rien n’est à retrouver par l’écriture.

[1] Guay, fragments…, p.20.

[2] Ibid.

[3] Ibid., p.21.