La danse de l’écrit (2005)

J’ai passé quelques heures à déplacer mes tableaux. Je les ai accrochés au mur de manière à ce que le bas du papier glisse sur le sol. Mes papiers, si légers et aériens, semblent assis pour la première fois.

Mes cahiers sont déposés. Mes papiers aussi. Je me laisse guider…

Silence, reprise, glissement d’un pied sur le sol. Arrêt. Suspension, respiration, relâchement, chute, retour au sol. Se relever tranquillement, silencieusement et puis, une poussée me lève et m’emporte, loin, loin… Surprise, saut… Laisser-aller, droite, gauche, saut… Tomber. La voix est partie dans le corps, plus vite que moi, j’y suis. Le mouvement vient, s’impose. Et puis saut encore… jusqu’à la fin de la musique…

Écrire comme la musique m’emporte, me répond, écrire comme un mouvement, une inspiration, une expiration, écrire par en dessous… Je ne peux y parvenir que si j’oublie l’écriture. En revenant au pinceau. À la danse.

Danser non pas parce que le mouvement est beau et spectaculaire, mais seulement danser parce que là, en ce moment, la musique me demande une réponse et seul le mouvement du corps sait ce qu’il y a à dire à cela. J’y vais. Avec le violoncelle de Claude Lamothe. J’improvise Bach moi aussi.

Je n’y vais pas sans travail, j’y vais avec les esquisses faites au préalable avec des danseuses interprétant une chorégraphie. J’y vais avec le poignet déjà délié et le corps traversé par les mouvements de ces danseuses. La musique à mon atelier me fait faire des choses imprévisibles. J’y consens.

Je pars lentement, par des mouvements presque imperceptibles. Je suis présente dans l’absence. Je me réveille tranquillement. Je reste là, sans bouger. Et puis quelques mouvements de l’épaule, du coude, des hanches, de la nuque, je me roule par terre et puis je m’étire, chaque membre prenant leur pleine extension. Je me réveille, d’abord sur le sol et comme poussée par un désir de vivre plus longuement, je tente une montée. Je m’arrache littéralement de la terre avec une force surhumaine. Je suis debout, mais mon bras est attiré par le bas, je le laisse pendre. Il touche le sol. Comme dans un mouvement de succion, je m’arrache à la pesanteur du réel avec tout mon corps qui reste attiré par la terre. Une force encore plus grande me fait tout à coup lever le bras, une jambe et puis l’autre, je suis suspendue dans l’air. Et je me lance… Une suite de saut, d’envolée presque métaphysique. La respiration semble venir d’elle-même. Je suis légère, tranquille. Je suis bien. Je reste dans cet état irréel quelques instants, le temps de sentir le détachement… Je reviens au repos. À pas très lent, je me faufile dans l’espace et sent l’air entrer et sortir par tous les orifices. Les pas se font lourds, ils traînent un peu sur la terre sans devenir informes. Et je reprends mon élan, m’étire à nouveau et hop ! Une pirouette, une autre et une autre… Je repars pour l’apothéose et je continue ainsi jusqu’au bout de moi-même.

Voilà que je rejoins la peinture par l’écrit.

L’écriture s’imprègne elle-même sur la surface du papier, elle glisse jusqu’au sol et rencontre l’espace vide. Elle l’habite comme un corps traversé par le désir d’une musique.

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L’aveu d’une exposition (2005)

Je vais montrer mes tableaux, les laisser vivre en dehors de mon atelier, dans un lieu de passage que les gens traversent pour aller danser : une manière d’apprivoiser le contact de mon intimité avec le regard social.

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Une vue de l’exposition su studio Bizz en 2005.

Je vis l’exposition comme l’aveu d’un secret que je crois bien réel, mais qui me semble détaché de moi.

Ce secret est vide d’image, de représentation.

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Une vue de l’exposition su studio Bizz en 2005.

Le tableau ne représente rien, sinon cette absence d’image. Le secret est bien là, il n’est dans aucun souvenir perdu.

Comme si la peinture était l’expression d’une intériorité cachée dont il faudrait à tout prix se délivrer pour la donner à l’autre.

L’exposition : l’aveu d’un dépouillement de toute forme de confession.

Je n’ai rien à confesser. Je vais montrer mes tableaux pour apprivoiser ce vide que leur absence laisse dans mon atelier.

Ce sera, je crois, un spectacle très tranquille, très intime. Je m’impose avec retrait.

Un papier très moderne (2005)

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Chorégraphie 2, 2005. Médium acrylique sur papier mylar. 114cm x 53cm. Phtoto: Guy L’Heureux.

Je ne suis pas devenue danseuse, ni chorégraphe et pourtant je résiste à la fixation du mouvement dans la matière. Je voudrais que la trace soit la mémoire d’un « je » devenu passage. Mes traits ne sont signe de rien : ils sont mouvements d’abord, surgis dans un moment privilégié où je suis déposée quelque part, sans savoir le nom de ce lieu. La trace n’est pas plus chinoise qu’arabe. Si elle s’inspire d’une tradition ancestrale, c’est bien malgré moi. J’ai rencontré par hasard sur mon chemin cette pratique ; elle m’a poussée plus loin dans ma direction. J’ai été touchée par cette symbiose entre le pinceau du peintre, l’exercice du corps et l’écriture, parce que cette rencontre était aussi en moi, bien avant ma fascination pour les Chinois. La rencontre de ces éléments m’a donné les mots pour dire une réalité qui me constituait déjà dans ma danse, dans ma peinture, dans ce que je voulais faire de l’écriture. Pourtant, ces mots me semblent aujourd’hui bien étrangers à ma parole. Plus l’écriture rejoint le geste du peintre, moins les mots « chinois » sont adéquats, mais, paradoxalement, plus je me sens près de la tradition orientale. Faudrait-il que j’en finisse avec les Chinois ?

Être avec eux, les lire comme on s’inspire d’une culture très lointaine. C’est ce qui me fera quitter le rouge, le blanc pour une couleur nouvelle, tout en transparence sur un papier très moderne.

Avoir l’impression qu’il n’y a rien et tout à coup s’apercevoir qu’il y a quelque chose : une trace, plus qu’une couleur d’on ne sait quoi.

Fragment d’une expérience de l’œuvre (2004)

Je ne saurais dire ce qui me porte au moment où ça arrive, où ça se produit, je n’y suis pour rien. Et pourtant, je me suis préparée longuement en me réchauffant la main par quelques gestes calligraphiques, en dansant aussi parfois sur une musique qui porte le rythme de ce que je ferai ensuite avec le papier. Le réchauffement terminé vient ensuite le moment de remémoration de la chorégraphie de gestes du pinceau que j’ai d’abord créée à partir d’un fragment de solo de danse visionné sur une cassette vidéo. Je la reprends, la refais pour qu’elle devienne presque une habitude, un mouvement naturel de la main. Cette répétition me fait entrer tranquillement dans la danse à venir, mais elle ne peut être encore. Je suis soumise aux signes devant moi, ne pouvant les oublier pour pouvoir les réinventer dans l’interprétation.

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Sans titre, 2004. Acrylique sur papier mylar. 244cm x 53cm. Photo: Guy L’Heureux.

La chorégraphie de signes se divise en plusieurs segments qui se distinguent les uns des autres, mais qui font partie d’un tout qui les unit l’un à l’autre dans une seule continuité. L’important c’est d’apprendre chacun de ces segments dans leur rapport avec les autres. Ce sont ces liens d’un geste à l’autre qui font la danse du peintre. Entre chaque segment de chorégraphie, il est essentiel que les soulèvements du pinceau portent également le sens du mouvement général, sinon la danse n’est plus, le souffle est coupé. Une fois chaque segment appris, intégré dans le corps du peintre dans l’ordre qui lui revient dans la suite chorégraphique, il faut ensuite les faire vivre les uns à la suite des autres dans un seul mouvement de manière à ce que le geste commencé ne s’arrête qu’au dernier segment de la chorégraphie. Les pauses ne sont jamais une absence du peintre, mais sa présence dans un au-delà de la trace qui donne la qualité à la tombée du pinceau sur le papier. Quand le souffle prend son envol, il ne cesse qu’au bout de la chorégraphie. Les inspirations et les expirations font vivre le geste de peintre d’un seul élan qui n’admet pas d’arrêt.

Comme une écriture, la chorégraphie part du haut et descend vers le bas ou alors elle part de la gauche pour tendre vers la droite. La trace suit un mouvement linéaire, comme le geste de l’écrivain, mais le geste du pinceau va-et-vient, tourne, rebondit, se suspend au-dessus du sol comme le danseur. Il n’y a aucun geste insignifiant, même les allées et venues du pinceau dans l’encre et dans l’eau sont porteuses du sens de la chorégraphie, donc intégrées à l’oeuvre. L’œuvre devient véritablement un événement, une danse de l’engendrement. Elle ne saurait se réduire à ce qui se dépose sur le papier.

Quand l’œuvre commence, je ne suis plus en maîtrise de ce qui advient, bien que je sache pertinemment où je dois me rendre. Dans l’exécution, dans l’événement de l’œuvre, surtout, j’évite de tomber dans les habitudes, les réflexes que j’ai développés au cours de l’apprentissage de la chorégraphie. Je fais l’œuvre comme si je faisais le mouvement pour la première fois, comme jamais plus il ne pourra se faire. Il y a un oubli de la chorégraphie, il n’y a plus qu’un geste qui commence et qui se poursuit jusqu’à l’épuisement de l’inspiration. Dans cet instant du surgissement de l’œuvre, je ne suis plus celle qui danse, je deviens la danse. Je suis en fusion avec la trace sur le papier. Elle n’est pas devant moi, mais en moi comme je suis en elle. La trace se fait, elle n’est pas encore figée dans une mémoire, un signifiant. Dans l’oeuvre, la trace fait partie intégrante de la danse, elle s’oublie comme trace, comme marque. De même, je m’oublie, je cesse d’être moi, pour être tout simplement mouvement. Quelque chose se fait dans un faire voué à disparaître, l’œuvre comme un geste originaire pense en revivant une origine à jamais perdue. Ce qu’il reste de l’œuvre ne peut qu’être un résidu, un restant de cette fusion dans l’altérité soit une trace inscrite, fixée sur papier. Il ne reste de l’œuvre que le signe d’une poussée qui ne pourra être retrouvée, qui ne pourra jamais être transmissible à l’autre. L’engendrement qu’est l’œuvre est une véritable jouissance de l’être, pour reprendre l’expression de Lacan, qui ne concerne personne d’autre que l’interprète-peintre, n’appartient à personne et ne peut se communiquer à personne. Une fois l’événement passé, terminé, la trace du pinceau retrouve sa place d’objet, et je me retrouve à nouveau comme sujet devant elle. L’expérience de l’œuvre échappe à la peinture et ce qui reste d’elle s’éloigne à l’horizon devenant une étrangeté dans laquelle je ne saurais vraiment me reconnaître. Il y a un reste et c’est ce qui demeure accessible à l’autre.