Échapper à sa famille (2009-2010)

Le goût de fuir, de partir loin, de tout quitter, surtout les êtres familiaux. La préservation de soi est une lutte de chaque instant. Le peintre a sans cesse à tourner le dos au monde pour pouvoir trouver l’espace de solitude nécessaire à sa création. Sans solitude, il n’y a pas de véritable création. Et ce désir, voire ce besoin de préserver cet espace décevra toujours face à l’être familial qui demande à être rassuré dans sa crainte de se retrouver seul au monde.

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L’expérience originelle (2019)

L’auteur et professeur Yvon Rivard, dans ses cours de création littéraire, disait à ses élèves qu’il fallait trouver le centre émotif ou intellectuel de leur vision et cette motivation tracerait leur voi(e)/(x). Il y a une expérience originelle. Elle surgira un jour.

Depuis des années, je m’inspire du paysage, celui de la campagne où je passe mes fins de semaine, sans pourtant le représenter. Le paysage me permet de me retrouver, d’écouter ma respiration, en marchant, en contemplant la rivière. C’est ce qui me fait chercher une profondeur en peinture, même si je peins avec des éléments abstraits, près de l’écriture.

Ce soir, il m’est revenu en mémoire, en un éclair, la sensation étant enfant de marcher en forêt. Depuis que je suis toute petite, j’ai toujours aimé, voire désiré marcher en pleine nature, seule, avec mon bâton de marche. Quand, à 11 ans, on m’a demandé mon activité préférée, je n’ai pas répondu la lecture, la gymnastique que je pratiquais assidument, ni la peinture ou le bricolage, j’ai répondu: marcher en forêt. Cette marche en pleine nature était déjà très jeune une façon de me retrouver au dedans en étant au dehors. C’était la même sensation que j’éprouvais le matin, en me levant avant mes soeurs et mes parents, et que je m’assoyais en indien dans mon lit et attendait que le jour se lève en regardant le ciel par la fenêtre. On ne m’a jamais appris à me recueillir, c’était naturel, comme aimer marcher en forêt.

La mort et la création (2009-2010)

« L’absence ne comporte ni perte ni mort. L’absence est un état intermédiaire, à mi-chemin entre la présence et la perte. Un excès de présence, et c’est l’intrusion, un excès d’absence, et c’est la perte. Le couple absence-présence ne peut être dissocié. Mais il faut faire un effort considérable pour tolérer l’absence, la différencier de la perte et pour donner au monde de la présentation son plein rôle : imagination et pensée. Seule l’absence de l’objet peut stimuler l’imagination et la pensée. » André Green, La folie privée, Paris :Gallimard, 1990. p.139 Cité dans Ross, Ciaran, Aux frontières du vide, Beckett : une écriture sans mémoire ni désir, Amsterdam et New-York : Rodopi, p.195.

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« Pour parler, nous devons voir la mort, la voir derrière nous. Quand nous parlons, nous nous appuyons à un tombeau, et ce vide du tombeau est ce qui fait la vérité du langage, mais en même temps le vide est réalité et la mort se fait être. » p.324 Dans « La littérature et le droit à la mort » dans La part du feu, Maurice Blanchot.

La raison d’être de l’écrit ou de la peinture doit être une manière d’échapper à la mort, de dire ce qui reste sans voix sans cette forme. J’écris ou je peins pour échapper au silence et pour y revenir.

L’expression doit venir de la nécessité de changer la perception du monde. Sinon, elle doit rester silencieuse. De cette immersion silencieuse, elle trouvera peut-être la raison de sa voix, qui sera autre et inattendue.

Quelque chose de la couleur s’impose. Je ne suis pas certaine de m’y tenir. Un désir d’aller plus loin. De dire peut-être. Les mots reviennent d’eux-mêmes.

J’ai le sentiment de ne pas être arrivée à ce que je suis. J’espère sans jamais y parvenir. Je vois autour de moi des créateurs plus jeunes que moi avec une œuvre déjà constituée. Je cherche encore la porte qui me mènera à ma singularité.

La propension à ne pas terminer les écrits commencés. Dans la finitude, une rupture que je ne peux accepter.

Quitter, c’est toujours une douleur insupportable. Je préfère faire comme si tout continuait malgré la mort annoncée.

 

Au-delà du transfert (2009-2010)

Selon Freud, il ne peut y avoir analyse sans la présence d’un Autre. L’auto-analyse est une fiction. Au début de la psychanalyse, il y a eu le rapport de Freud avec son ami Fliess. Ce rapport n’était pas un simple rapport d’amitié, il y avait transfert. Le transfert est cette attirance, ce désir vers l’autre, mais un désir qui n’est pas directement sexuel. Ce désir est plutôt de l’ordre d’un dépassement de soi à l’occasion de l’autre, mais d’un autre qui fait figure d’Autre et donc de désir de l’Autre. Même s’il emprunte certains traits de l’amour, il n’est pas simple rapport amoureux. Il est plus qu’amour, il est amour de connaissance.

C. m’a permis cette descente en moi-même; il y a maintenant un deuil à faire pour que l’œuvre advienne véritablement. Ce deuil s’est amorcé il y a quelque temps en se cristallisant dans mon installation Les rêveries d’Héloïse sur le promeneur solitaire : portrait d’un ami.

Les rêveries d'Éloïse sur le promeneur solitaire
Les rêveries d’Éloïse sur le promeneur solitaire voir vidéo sur guylainechevarielessard.ca

Poser la question (2018)

Saint-Denis Garneau rapporte ces mots de Tchékhov : « … ce que fait l’auteur, ce n’est pas tant résoudrela question de se la poser. Il faut que la question soit posée. Cela met, à mon avis, une très belle ligne de démarcation entre le vrai et le faux écrivain. »

Et Garneau de continuer : « Que la profondeur d’un homme se révèle par la question qu’il pose et la puissance de son intelligence par la réponse qu’il apporte. On a fait un grand pas dans la connaissance d’un homme quand on connaît la question qui s’offre à la base de cette conscience. On a fait un grand pas dans la connaissance de son cœur. Et dans celle de son esprit quand on sait comment il se la pose. » (Journal, Montréal : Beauchemin, 1963, p.61-62.)

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L’abstraction en peinture ne véhicule aucun message politique ou critique sociale. Elle est sans prétention. Elle pose la question de l’au-delà, c’est-à-dire de l’arrière-plan. J’espère, je désire, je veux aller vers… Qu’y a-t-il derrière, au loin ? Je ne sais pas. Je suppose quelque chose. Je ne me représente rien. Du moment où je me représente trop cette chose, il n’y a plus d’espérance. Je m’arrête ou je recommence à chercher dès que quelque chose se pose. La profondeur d’une peinture vient avec l’absence d’objet ou d’image de cet objet. Le point de mon attention : le lointain, ce qui vient toujours à la suite. L’horizon est mon avenir.

Pour voir plus loin, je me pose à travers des taches, des signes que je place devant cet horizon, non pas pour le cacher, mais pour le faire apparaître. Là-bas se voit parce qu’il y a un ici où je suis.

Ces taches et ces signes s’entremêlent, s’entrelacent, ils dansent les uns avec les autres à l’orée de cet horizon du lointain. Je ne m’imagine jamais cette danse avant de la poser sur la toile. Chaque intervention est un événement où une forme émerge de nulle part, mais trouve sa place dans l’ensemble.

Une peinture me surprend toujours, sinon je la dis éteinte. Une peinture vivante est un étonnement. De cet étonnement surgit son sens.

La méthode de Peter Brook (2008)

Peter Brook raconte être toujours tendu entre l’intuition que tout va pour le mieux et cette autre voix qui lui dit de faire attention, que ce n’est peut-être pas là où il faut aller. Tendu entre ces deux extrêmes, il implique dans son processus de création des acteurs. Il avance tout en ne sachant pas où mèneront ses pas. Des doutes l’assaillent et, tout à coup, à force de travail et par une sorte de miracle, une voix se fait entendre : il est dans la bonne direction et quelque chose prend forme.

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Sans titre. 2008. Acrylique et médiums mixtes sur toile. 122 x 153 cm. Photo: Richard-Max Tremblay.

 

 

Les lieux de Bob Dylan (2008)

J’y ai mis sa tête. Pour l’autre, cette tête est anonyme. Pour moi, elle est très intime. De l’avoir mise là me donne l’impression d’avoir ouvert une porte.

Mes dessins parlent de voyage et de voyage en tant que mouvement d’ouverture à l’autre dans le cercle des intimes.

Il faut aller dans la respiration d’une idée.

Ma méthode est de rester au plus près d’une recherche de paroles quand elle s’ancre dans la matière et d’en faire surgir la pensée.

J’écoute Bob Dylan et comme lui, je voudrais occuper ce lieu sans nom, sans visage, ce lieu où hier, aujourd’hui, demain sont dans la même chambre, un lieu où tout est possible.

Oublie et retourne à la complexité de la vie, parce que ce qui est simple n’est qu’un rêve.

Embrasse-moi, mais jamais.

En inventant ma vie, je rends possible des mouvements qui me portent ailleurs que dans les clichés.

La normalité est souvent une notion remplie de névroses.

Vivre à l’extérieur de soi pour être heureux, c’est toujours la réponse que nous donne une société avide de produits de consommation.

La technique peut devenir une prison dans laquelle on pense trouver son salut.

Je pratique non pas l’abstraction de ce que je vois d’une réalité qui me ferait face, mais plutôt l’abstraction d’une essence d’expérience. Cette essence n’est pas une entité désincarnée au-dessus du réel, mais le concentré d’un sentiment, d’un rapport à l’objet.

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Caresse (2008), acrylique et médiums mixtes sur toile, 153 x 122 cm. Photo: Richrd-Max Tremblay.

Notes pour une éthique de la création (2017)

Avoir la foi en la recherche du sens.

Cette recherche passe dans un faire et dans une parole à partir de ce faire.

La foi vient d’une nécessité intérieure. Ce n’est pas une foi en Dieu, mais dans un Logos à découvrir, à créer.

La foi se fait sentir si rien de l’extérieur nous porte à ce faire, à ce dire.

La nécessité de ce faire et de ce dire s’éprouve dans l’être quand le regard de l’Autre nous déporte de cette recherche.

La nécessité vient uniquement de soi.

Si la recherche à travers ce faire et ce dire cesse, l’existence perd de son sens.

Le sens est dans la recherche elle-même.

Le Dire donne de la consistance au faire.

Faire uniquement, c’est comme se perdre dans un travail.

Travailler sans plus avoir d’espace pour la pensée, c’est perdre le sens, c’est perdre la vie.

La pensée qui s’ancre dans un faire c’est la vie elle-même.

Créer sans une activité réflexive c’est enterrer la vie.

Créer = Penser = Faire = Dire.

Je n’écris pas pour expliquer ce que je fais, mais pour donner une autre dimension à ce que je fais.

Dire ouvre le faire au sens.

Le sens s’incarne dans le faire et se dévoile dans le Dire.

Dire, c’est faire surgir le sens.

Écrire, c’est permettre au Dire de se poser.

Écrire, c’est ouvrir la possibilité du sens.

Dire et écrire sont deux facettes du déploiement du sens.

Pour garder active la recherche de sens, il ne faut pas céder sur son désir.

Être sujet désirant est la condition de cette recherche.

Le désir est le guide de cette recherche.

Ce désir n’a pas d’objet empirique, sinon intentionnel ou pulsionnel.

Quand le désir se perd, on ne peut plus parler de création, plutôt d’artisanat.

Le désir sans objet se laisse apparaître dans les lieux troués de l’œuvre, là où ça ne coïncide pas.

Le Dire, c’est toujours le dire à quelqu’un. Ce quelqu’un, il se peut qu’il n’entende pas.

La fermeture de l’autre à cette recherche intime du sens est source de souffrance, d’angoisse et de solitude.

Être seul avec ce désir de sens conduit à la folie.

Le créateur doit avoir un ou des autres sur qui compter, c’est ce qui lui permet de continuer.