René Lapierre (2017)

« Parlez-moi, descendez dans ma faiblesse, ma naïveté.

elles sont ma seule

humanité ; possiblement

j’en ai peur, mon unique bonté. »

René Lapierre dans Les Adieux, Herbes rouges 2017, p.131.

 

« Un jour je m’aperçus

que je ne savais pas être

au milieu de plusieurs. Un jour je crus

à nulle part ; un jour je partis.

 

Ne fus rien

que moi seul, et dans cet abîme, contre

tout bon sens, décidai

d’espérer. »

René Lapierre dans Les Adieux, Herbes rouges 2017, p.98.

 

« Sans doute aurons-nous

toujours mal ;

peu importe

il faut –

 

– il faut continuer.

Dans l’amour il n’y a pas

que des images, nous devons

nous préparer.

 

Mon dieu, me dis-je

chaque nuit ; comme

cela nous enserre, nous étreint

comme cela nous –

 

– meurtrit. Toi, à qui te donnes-tu ?

Et toi, et toi

et vous : à quelles images, quels abus

vous abandonnez-vous ? »

René Lapierre dans Les Adieux, Herbes rouges 2017, p.110-112.

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Se déposer sur une île (2008)

Ce matin, je ne rêve plus.

*

La création est un travail, mais je suis de celle qui croit aussi en l’inspiration. Se mettre à la tâche, comme une exigence qu’il faut suivre, mais aussi ne rien forcer dans ce mouvement qui porte là où on ne croyait pas aller au départ. Est-ce un événement heureux ? Parfois, c’est une souffrance pour soi et pour les gens qui nous accompagnent. C’est l’exigence du silence et du vide, c’est l’exigence à laquelle nous confine la traversée de l’océan désert pour trouver par hasard une île déserte sur laquelle se reposer et inventer une nouvelle vie.

Dans L’éloge du silence de Marc de Smedt : « Ballotté entre les bureaucraties et les cirques, entre l’ennui et la distraction, incapable de se retrouver dans une civilisation sans culture profonde qui s’efforce de combler, ou du moins de camoufler, son manque fondamental en faisant beaucoup de bruit, le citoyen fuit tout ce qui ressemble au vide, où il pourrait, peut-être, rencontrer et contempler son “visage originel”, et se complaît, plus ou moins satisfait, mais jamais heureux, dans une médiocrité “bien remplie”. » (p.124-125)

*

La limpidité n’est pas l’équivalent de la simplicité. De l’intérieur, les choses apparaissent beaucoup moins certaines, fixes et déterminées.

*

Quand le désir me quitte, l’intimité devient abstraite.

*

Ce qui donne de l’inspiration est une non-coïncidence avec l’autre, une part de secret, d’inavouable. Quand l’autre est trop là, la parole ne vient pas.

L’Autre dans l’autre (2005)

Il y a la nécessité de la solitude dans tout travail de création. « Je » est toujours seul à dire, seul à chercher, seul à être même quand l’autre est à ses côtés.

Pourtant l’autre est à penser. L’autre est là qui attend une réponse de soi. L’autre est appelé dans la parole. Qu’il soit le même qu’en soi est une erreur. L’Autre est toujours présent en l’autre et de le reconnaître est déjà une façon d’être moins seul en face de lui.

Cet Autre, il peut être à la fois cette présence réconfortante et cette altérité infinie qui me renvoie à ma condition d’être mortel. J’oscille entre les deux.

La folie est de vouloir faire de l’Autre mon semblable.

Le temps du désir (2005)

« Quand est désamorcé le besoin d’agir, la production de l’homme devient oeuvre. Au lieu de s’évanouir dans la vanité de son auteur, l’œuvre s’en détache. (…) L’œuvre n’occulte pas l’absence de l’ami ou de Dieu. Elle l’avive. Elle ne met jamais quelque chose là où il n’y a rien. Elle est l’écho du manque-à-être de l’homme. (…) Lorsqu’à travers l’obligation de produire et de travailler, l’homme accède à l’œuvre, il s’en aperçoit au désaisissement qu’il éprouve.[1] »

Denis Vasse

La vie courante indiffère Guay.[2] Pourtant on en apprend sur un rêve, le rêve d’une maison, d’une demeure, là où il aimerait vivre peut-être. La maison revient souvent dans ses journaux comme le lieu où se fait l’écriture. Il a besoin d’un enveloppement quelconque pour se retrouver. La maison est son atelier, ce lieu difficilement localisable, à moitié en dedans, à moitié en dehors.

Il se sent comme « une roche au bord du chemin[3] ». Une roche quelconque, anonyme, une roche qu’on peut faire rouler avec le pied dans sa promenade. La roche est minuscule face au spectacle du monde.

Il se met à l’écoute de ce petit caillou sur la route à suivre. Il écrit lentement.

Cette écoute ne se fait pas sans résistance. Le monde se « durcit[4] » au contact de l’écriture. Il faut y aller par petits traits.

Il n’y a que les discours qui remplissent le vide. Ici, loin des discours, nous sommes en présence d’une parole intimiste.

Dans l’œuvre, le vide inhérent au fait d’être n’est jamais nié. Et c’est en apprenant à vivre avec ce vide que l’autre peut être approché sans être consommé.

La maison est le lieu du désir de l’Autre sans être une institution ou une Église.

Une parole de Vasse me revient encore ici :

« [l’œuvre] est ce point de rupture où la représentation devient signifiante d’autre chose que la chose, cette autre chose qui jamais ne se dit et qui, pourtant, court dans le nœud de toute parole.[5] »

[1] Vasse, Denis, Le temps du désir, essai sur le corps et la parole, Paris : Seuil, 1997, p.54.

[2] Guay, ibid., p.10.

[3] Ibid., p.11.

[4] Ibid.

[5] Vasse, ibid., p.54.

La méthode de l’atelier (2005)

Je suis allée à mon atelier ce matin peindre mes petites toiles et les accrocher au mur pour les faire sécher et aussi pour voir comment elles vont ensemble. Je les fais sans y penser, sans prévenir. Je les fais simplement avec le désir d’aller plus loin, au-delà.

Rouge, j’ai peins en rouge. Les tableaux bleus sont sur le mur déjà. Le blanc viendra peut-être après ou encore le vert.

Je suis en train d’apprendre la patience.

Seulement une ligne, ou deux, qui s’enchaînent l’une à la suite de l’autre. Attendre la prochaine phrase, sur le qui-vive. Ma méthode est toute simple. Il s’agit de suivre le cours de l’expérience.

Quand je peins, j’écoute les pensées qui me viennent dans une sorte de méditation sur l’essentiel qui me tient là, en suspens de tout.

Mon projet de grandes bandes transparentes, mes Chorégraphies, est terminé. Il correspond à un moment d’ascèse. Maintenant je suis dans l’abondance de la couleur. Je donne beaucoup, je retiens moins. Cette transformation me déstabilise. Que faire avec ce don de soi ?

Je vais à l’atelier avec le sentiment d’aller faire un travail enfantin. Je vais jouer avec les couleurs et le papier. Je m’écarte de mon rapport à l’autre pour suivre un désir sans objet, un désir étranger.

Je fais de tout petits tableaux que je mets ensuite dans de petites enveloppes que je fabrique. Le trait sur ces petits tableaux n’est pas effacé avec le gros pinceau comme l’est le trait sur les petits tableaux que j’épingle au mur. Les tableaux épinglés au mur suivent la forme d’une bande à la verticale, assez large pour créer un effet de chute. Ces tableaux vont du plafond jusqu’au plancher. Je place ensuite les petits tableaux enveloppés, au bas, par terre, comme s’ils venaient de tomber du mur.

De cette façon, la peinture devient un objet qu’on peut toucher, prendre dans nos mains. Mes petits tableaux sont comme de petits secrets qu’on peut découvrir sans toutefois les déchiffrer totalement. Ils s’adressent à tout le monde et à personne à la fois. Je montre sans dévoiler.

Je n’en fais pas beaucoup à la fois, simplement deux ou trois heures et puis je m’arrête.

La main ne fait pas. Elle est là. Qui attend. Qu’attend-elle ? Une poussée de parole, une agitation, un fragment d’expérience qui demande à se dire. Je ne sais pas. C’est difficile. C’est confus. Ça ne vient pas.

J’ai peint ce matin une partie du plancher de mon atelier en blanc. Comme le mur est aussi blanc, les petits tableaux au sol seront en plus grande continuité avec les tableaux au mur. Il me restera ensuite les tableaux verts à placer au mur. Je le ferai plus tard.

Le peintre pense en peinture, c’est-à-dire que sa peinture est une manière de savoir et d’ouvrir un horizon de pensée. Cette pensée jaillit du concret et y retourne. La pensée du peintre est sa manière d’exister avec la toile et ses pinceaux. Penser est synonyme d’exister dans le faire.

Dépouilleuse (2005)

« N’être rien. Ne rien voir devant soi. Ni derrière, d’ailleurs. L’enchaînement par le vide. Une touffe d’herbe au milieu du gravier. Rien ne bouge que la brise elle-même, une brise trop chaude pour remuer quoi que ce soit. Où suis-je. En quelle partie de mon corps me suis-je tapi. Nulle part. Je suis là, sans autre choix que d’y être. Le jour, la nuit : quelle différence.[1] »

Extrait du Journal de Jean-Pierre Guay

 

Le silence est toujours habité par quelques présences. Dans ces instants de suspension, le temps semble courir sans soi.

Se retrouver dans un lieu non localisé dans l’espace géométrique, un lieu dont les frontières sont sans cesse remises en question. L’atelier, quand il quitte les murs opaques qui le cadrent dans un espace identifiable, devient l’ailleurs qui revient me visiter chaque fois que je me retrouve seule, à l’extérieur, à l’intérieur, quelque part entre les deux. L’atelier est un nom pour décrire un espace qui traverse la surface du réel, sans pour autant se cacher ailleurs que dans cette surface, un espace où l’on ne se sent nulle part et complètement là, présent à cet univers. Je suis quelqu’un pour aussitôt l’oublier, me dissoudre dans le cours des événements sans y perdre la raison. Écrire. Une trace. Je ne construis rien, je ne détruis rien. Je laisse les mots ou les gestes venir, se déposer, là. Je viens me dépouiller.

Venir chaque jour rencontrer ce vide et se dépouiller d’un trop-plein d’existence, même quand la journée semble vaine et sans couleur, grise comme le ciel à l’automne.

Il n’y aurait pas un non-être qui s’opposerait à l’être, il n’y aurait qu’un vide et un plein qui s’entrecroiseraient. Le vide n’est pas rien. Il serait l’espace ouvert qui permet au chemin de continuer et de prendre des allures inattendues.

Parfois, les pensées sont arrêtées. Quand j’écris dans cet état d’absence, j’écris mes meilleures pensées : celles que j’ai habitées jusqu’au bout.

Évidence : voilà un mot que je n’aurais jamais pu écrire en étant devant la philosophie et non en elle. Je ne suis qu’une dépouilleuse.

La question de la fin rejoint inévitablement la question de l’origine, l’une et l’autre n’étant au font qu’une seule et même question : entre les deux, des traces, des résistances qui nous font désirer.

[1] Jean-Pierre Guay, Fragments, déchirures et déchirements, Montréal : Les Herbes rouges, 2003, p.83.

L’Autre (2005)

« Au regard de nos préoccupations,(…) la prière semble être une perte de temps. Ce que nous croyons devoir faire paraît bien utile. Remplir le temps ou satisfaire à un rendement nous ˝ comble ˝ davantage. Ce remplissage est une sorte de gourmandise. Il satisfait l’amour-propre. Il occupe l’ouverture à l’esprit. Cette ouverture que nous ne pouvons imaginer que comme trou ou comme vide, nous l’évitons. Elle ne saurait être signifiée dans la série de nos représentations que par un manque, une ponctuation ou une scansion : un ennui, un blanc, un silence, un ˝  manque à être ˝ dont Lacan dira qu’il est le signifiant de l’Autre. L’évitement de ce suspens est pourtant ce qui ôte au temps son caractère de durée subjective, de rythme ou d’attente désirante. La vie est alors encombrée d’une complétude qui étouffe, d’un trop. Trop à faire, trop à dire. Le temps est trop plein. La chute de l’imaginaire d’un temps vide ou d’un trou qui serait à remplir, nous l’éprouvons comme une perte que Thérèse estime très avantageuse. Elle l’est, en effet, car elle marque l’ouverture du temps à la présence, ce dont tous ceux qui aiment ont l’expérience. C’est le temps du désir.[1] »

 

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Chorégraphie 5, 2005. Médium sur papier mylar. 213cm x 53cm. Photo: Guy L’Heureux.

Faire des gestes qui laissent leurs traces sur un papier me permet d’être moins seule dans ma solitude. Comme je ne prie aucun Dieu, j’ai besoin d’un Autre pour m’accompagner dans mes prières dansées au pinceau. Les traces que je fais sur mon papier me rappellent l’existence de l’Autre par l’altérité qu’elles manifestent. Pour être avec moi, j’ai besoin d’un Autre, sinon je sombre dans le délire. Mais qu’est-ce que l’Autre ? Signifiant d’un « manque à être » dit Lacan. Quand je suis dans le vide, je me raccroche à un au-delà, qui n’est pas au-delà de moi. Ce n’est pas Dieu, mais quelque chose de Dieu le rappelle. L’Autre n’est pas une Présence à laquelle je pourrais donner un nom, Dieu par exemple. Si Dieu a quelque chose à voir avec l’Autre, c’est en tant que déporté de l’Objet idéal qui viendrait me combler, soit totalement désindividualisé. L’Autre, c’est la trace du vide qui me rappelle que l’Un n’est pas Tout Un, qu’il est traversé d’une altérité. Si je peux trouver agréable et même jouissif de ne me trouver en face d’aucun Objet auquel me raccrocher, aucune parole excitante pour venir me remplir, c’est que quelque part, je ne m’enfonce pas dans le rien et qu’au contact du vide une perche m’est tendue et je me tiens en alerte, en ouverture. Je continue, grâce à l’Autre, de désirer et d’être déportée de moi. Les traces sur le papier qui accompagnent ma prière sont les mains nécessaires qui m’empêchent de plonger en moi-même et de perdre le contact au réel. Ces mains ne m’appartiennent qu’en partie. Elles sont issues de mon corps, sans pour autant être miennes. Elles ne sont pas non plus le produit d’une puissance divine. Elles viennent quand je prends conscience de mon lien avec l’Autre en l’autre. L’ami, même s’il peut m’accompagner dans cette quête, ne pourra jamais être l’Autre qui me permet de trouver un espace de liberté, sans Objet à l’horizon. La parole de l’ami ne peut qu’être l’occasion d’une pensée qui, de retour à l’atelier, me fera écrire ou peindre une trace qui me mettra en rapport avec un vide. Ce vide ne vient jamais seul, il vient avec le désir, un désir qui par nature n’a pas d’Objet, un désir de l’Autre. L’ami doit rester la limite dont j’ai besoin pour ne pas me faire aspirer par le rien.

 

 

[1] Denis Vasse, Le temps du désir, essai sur le corps et la parole, Paris : Seuil, 1997, p.76.

Dessiner sa prière (2005)

« La prière est une place marquée en chacun de nous. En toi, en moi, en eux, en chaque animal, il y a toujours quelque chose qui reste à la place de la prière, en attente, car ici-bas, dans l’animal, la prière attend. »[1]

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Chorégraphie 4, 2005. Médium sur papier mylar. 183cm x 53cm. Photo: Guy L’heureux.

Je retiens de la prière d’autrefois le rituel, l’état de recueillement. Je cherche le moment où le faire s’arrête pour laisser place à un autre mode d’action : une passivité agissante. Au lieu d’intervenir dans le monde, je crée des trous par où les mots perdent leur opacité.

Je viens à l’atelier pour quitter les autres et peut-être risquer de me sentir pleine quelques instants : non pas remplie de quelque chose, d’une présence ou d’un événement, me sentir seulement pleine de rien, pleine seulement avec rien qui vient après, à la suite…

Je prends mon pinceau, plus le moment est propice et plus j’oublie les contours et la forme que je suis en train de peindre. Je porte toute mon attention à ce qui sort de moi et dont j’ignore si c’est rouge ou blanc, si c’est juste ou non ; c’est une rage simplement, un mouvement très rapide qu’il ne faut surtout pas retenir, mais seulement essayer de contrôler dans une direction qui fasse sens, un mouvement vers l’avant qui tient le lien avec ce qu’il y a derrière. Cette envolée peut prendre une heure, deux heures, trois heures, elle doit absolument arriver à son terme avant que je quitte l’atelier. Un seul jet, avec des interruptions, auxquels j’accorde toute mon attention. Plus le geste prend de l’assurance, moins je me sens distincte de mon pinceau et de la trace que je fais sur le papier. Ça se fait et je ne suis plus là, devant, à regarder ce que je fais ou ce que je suis.

Il y a le faire et puis c’est tout. Moi, je ne suis rien, là, quand ça se fait, je ne suis que passage.

J’ai l’impression qu’il ne se passe rien au-dehors. Les paroles ne sont que des prétextes pour me permettent d’habiter un vide qui parfois me fait souffrir, parfois me conduit dans un état d’extase qu’aucune parole n’arrive à saisir.

On consomme pour cesser de sentir le rien que nous sommes tous au fond.

Quand je viens ici, à l’atelier, le dimanche, je refais tranquillement le chemin d’un pèlerinage, toujours le même, le seul que je connaisse, celui que j’ai inventé à partir d’une expérience très simple et très ordinaire. Je ne prie pour personne et ne demande rien à Dieu, je prie simplement en écrivant le vide et pour cesser de souffrir pour rien.

Arrive alors toujours un moment où il y a un état de bien-être qui s’installe. Mais il vient de rien. C’est comme ça. J’ai soif de bien-être, mais je ne fais rien d’extraordinaire pour y parvenir : je prends seulement un papier et un crayon ou encore un papier et un pinceau, c’est à peu près la même chose, maintenant. Je me rends à l’atelier et trouve là une façon d’arrêter le temps qui passe. Être là, avec le rien, pour rien.

[1] Valère Novarina, Devant la parole, Paris : P.O.L., 1999, p.31.

L’atelier (2016)

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Une vue de l’atelier.

L’un : Quand je viens ici, il n’y a personne.

L’autre : Personne? Pas même un chat?

L’un : Personne, sinon ceux que je choisis d’inviter le temps d’un café.

L’autre : L’atelier est-il ta « chambre à soi »?

L’un : Ce n’est pas chez moi, ni non plus un lieu anonyme. C’est quelque part entre les deux.

L’autre : Que se passe-t-il entre les deux?

L’un : Je me dépose.

L’autre : Et à l’extérieur de ce lieu?

L’un : À l’extérieur de l’atelier, les frontières entre moi et l’autre, entre moi et le monde se brouillent, comme si l’extérieur entrait à l’intérieur au point où parfois je ne sais plus qui je suis, ni où ni vers qui je vais.

L’autre : Dans l’atelier le dehors retrouve son extériorité?

L’un : La fusion n’est plus possible. C’est comme si le dehors retrouve sa distance nécessaire pour que le dedans me permette de tenir debout.

L’autre : Mais ce qui te permet cette distance ce n’est pas uniquement le lieu, c’est ce que tu y fais.

L’un : Le lieu existe par ce que j’y fais.

L’autre : Mais que fais-tu dans ce lieu?

L’un : J’y fais l’essentiel.

L’autre : Et cet essentiel passe par la peinture, le dessin ou encore l’écriture?

L’un : J’y fais ce qu’on ne peut pas faire ailleurs que dans ce lieu : se détacher de l’autre pour revenir à soi et retourner vers l’autre par de là quelque chose qu’on fait et qu’on ne saurait nommer sans la trahir.

L’autre : Tu y construis un monde?

L’un : J’essaie de le préserver tout simplement. J’y dis ce qui ne peut pas se dire autrement.

L’autre : Tu le fais pour toi?

L’un : D’abord, mais je le donne aussi.

L’autre : Une fois que c’est terminé?

L’un : Une fois que ce que j’ai fait ne m’appartient plus. Là je peux le donner.

L’autre : À quel moment ce que tu fais ne t’appartient plus?

L’un : Quand j’ai l’impression d’avoir dit ce que j’avais à dire. Ce que j’aime en peinture, c’est de la voir apparaître. Une fois qu’elle est là, sèche et solide, je m’en désintéresse et veux en faire une autre, juste une autre encore pour voir ce qui pourrait arriver.

L’autre : Et dans l’écriture?

L’un : Quand le souffle s’arrête. C’est le souffle qui fait apparaître le sens. Sans le souffle qui porte l’écriture, le sens n’existe pas.

L’autre : Tu arrêtes quand la respiration cesse.

L’un : Oui, tout à fait.