La peinture au-delà de la modernité (2009-2010)

Le monochrome est la modernité poussée à son point ultime. Comment faire une peinture abstraite en allant plus loin que le modernisme sans tomber dans la postmodernité?

« Le sentiment qu’il n’est plus possible de peindre comme le faisait la génération précédente caractérise tout peintre innovateur. L’innovation est avant tout la traduction artistique d’une sensibilité exacerbée, une sensibilité qui n’est moderniste que si elle s’adresse aux moyens picturaux que l’époque permet et interdit, si elle rabat par conséquent la question « quoi peindre? » dans le « comment peindre? » ». Thierry De Duve : Marthe Wéry ou la liberté en peinture dans Marthe Wéry, Un débat en peinture, La Lettre volée, Bruxelles, 1999, p.35.

« On peut dater de ce jour de 1962 où Clément Greenberg se vit acculé à reconnaître qu’ »une toile tendue ou clouée existe déjà en tant que tableau, sans pour autant être nécessairement un tableau réussi » le moment tragique où la liberté du peintre moderniste est devenue à la fois infinie et insignifiante. La toile vierge, déclarée tableau achevé accueille une infinité de tableaux potentiels, mais n’en autorise plus aucun. À la question, « que faire après? « , il n’y a que deux réponses viables : ou bien ne plus peindre, ou bien assumer le tragique de cette liberté infinie et insignifiante. La critique d’art dogmatique qui soutint les artistes minimalistes et conceptuels ayant rompu avec la peinture a cru choisir la voie du radicalisme, elle a en réalité choisi la voie de la facilité. Depuis la fin des années soixante, elle s’épuise en anathèmes contre le retour de la peinture figurative et expressionniste qu’elle a contribué à susciter, et regarde avec mépris et incompréhension les peintres qui, en héritiers conscients de l’histoire qui va de Manet au monochrome blanc, persistent et signent. Ceux-ci ont une marge de manœuvre extrêmement réduite, car leur héritage leur interdit tout retour en arrière et leur prescrit en même temps d’innover et d’expérimenter – c’est-à-dire d’être libres – dans les limites d’une pratique « arrêtée » en 1962. » Ibid., p.35-36.

Le monochrome est-il la voie de la facilité? La voie de l’artiste a toujours été d’échapper à la convention. Or, avec l’avènement de Greenberg, le monochrome est devenu une convention disponible. « Une chose est certaine : en date de 1962, la fameuse réduction greenbergienne de la peinture à la planéité a étalé au grand jour le fait – Denys Riout a raison – que la monochromie est désormais une structure formelle disponible. Une convention. Là est le vrai tragique que doivent assumer les peintres qui choisissent de s’y cantonner. » Ibid., p.36.

« S’installer dans la monochromie comme dans un genre permet de fuir le tragique de la question « que peindre après la toile vierge? » mais expose le peintre qui cède à cette tentation à un jugement autrement tragique – ou pathétique – pour lui. »

Revenir aux gestes serait un retour en arrière, à l’expressionniste? Alors que choisir la voie du monochrome serait assumer une position théorique par rapport à l’histoire de la peinture? Je ne sais pas si cette opposition a encore un sens aujourd’hui.

La réponse de De Duve : « Que l’artiste n’entende avoir personne d’autre que soi-même avec qui signer un pacte et puis le rompre est une réponse – pas la seule possible, mais c’en est une – au tragique de cette histoire quand elle atteint le point où le monochrome devient un genre. Marthe Wéey travaille dans les limites d’une pratique « arrêtée » en 1962, mais de telle sorte qu’elle ne soit jamais figée. » Ibid., p.38-39.

« Pour communiquer avec un autre en face de soi, il faut parler la même langue que lui; il faut savoir quelle langue il parle; il faut savoir qui il est. Les peintres sensibles aux conditions de la modernité ne savent plus rien de tout cela. Ils ne sont même plus sûrs de parler entre eux la langue commune de leur métier. Et tout se passe comme si, sans relâche, ils s’étaient adressés à leur technique afin que ce soit elle qui leur dise à qui leur art s’adresse. » Ibid., p.45.

« Il y a bien, en apparence, un tribut payé à la notion d’installation, laquelle forme après la vogue de la « peinture-peinture » un nouveau contexte de réception pour ses œuvres. Mais il n’y a pas d’équivoque, l’installation n’est pas prise ici pour un nouveau « genre » artistique, elle est une stratégie qui s’adresse spécifiquement à la peinture. Cette stratégie met au jour ce que le formalisme de la planéité refoule, à savoir que, plane ou non, la surface de la peinture est investie, et investie en profondeur. » Thierry De Duve dans Marthe Wéry, penser en peinture (1968-2000), p.88.

La peinture-installative retrouve la profondeur géométrique à l’extérieur de la planéité de la surface. Le point de fuite n’est plus sur la surface du tableau, mais dans l’espace qu’habite la toile. Au fond, l’installation est un moyen de sortir de la modernité tout en poursuivant l’entreprise de l’abstraction.

La couleur des lieux (2009-2010)

J’ai fait un rêve cette nuit. Quelqu’un avait peint des tableaux abstraits et avait mis l’écriture sur les côtés de la toile, comme je l’ai fait pour mon projet de monochromes. Les tableaux étaient de différentes grandeurs. Les côtés de la toile étaient généralement plus larges que mes propres tableaux. Un de ceux-là était bleu poudre.

La couleur des lieux. Peindre un paysage sans le représenter, puis créer un espace dérangeant pour le spectateur, un espace dans lequel il doit se mouvoir irrégulièrement, inhabituellement pour apprécier le tout. Être dans le paysage, ne pas lui faire face comme devant une peinture. Être dedans plutôt que devant.

Comment peindre la couleur des lieux alors que lumière n’est jamais la même d’un instant à l’autre et transforme la teinte ? La problématique des impressionnistes revient ici dans mon atelier. Saisir l’impression d’un lieu dans ses détails pour ensuite revenir à l’intérieur et tenter de dire cette plage colorée qui a atteint mon regard.

La couleur devient le concentré d’une fleur, d’une feuille, d’une écorce, qui a attiré mon attention.

Vert. Dans le vert, il y a toujours le feuillage. Et puis, les saisons. Dans ce projet de peinture, le mouvement des saisons prend toute son importance non seulement à cause des couleurs qui s’en trouvent modifiées, mais également à cause de la texture des éléments de nature que je cueille pour réaliser mes tableaux. L’automne est la saison où les éléments sont prêts pour la cueillette; morts, ils peuvent vivre une autre vie sur mes tableaux.

La bidimensionnalité de la surface peinte peut-elle être remise en question sans devenir sculpture ? Je voudrais sortir du cadre, traverser l’espace. La difficulté de la peinture est d’ouvrir sur l’espace sans pour autant quitter la surface bidimensionnelle. L’installation me permet de quitter la surface tout en restant dans la peinture.

« Le tableau n’est plus la représentation d’une série de formes colorées, discrètes et distinctes, en trois dimensions et dans un espace illusionniste, mais un champ visuel de sensations colorées vibrantes. Cette dématérialisation philosophique de la réalité picturale est fondamentale dans l’impressionnisme et dans le genre qui le caractérise le mieux, l’impression. » Brettell, Richard R., Impressions : peindre dans l’instant : les impressionnistes en France 1860-1890, Hazan, 2000, p.59.

Poursuivant cette recherche des impressionnistes, je ne cherche pas une troisième dimension, mais à saisir ce qui dans le paysage concerne l’abstraction, là où la représentation échoue : où il n’y a plus que couleurs. Ces couleurs extraites du paysage seront reproduites dans des formes géométriques.

Partir du paysage réel, en extraire les couleurs et recréer des tableaux et des formes géométriques qui donneront un nouveau « paysage » entièrement réinventé qui n’aura plus rien à voir avec la reproduction du lieu.

Les pièges du postmodernisme (2009)

Selon Dubuffet, l’art n’est pas du côté des œuvres « creuses », ennuyeuses, produites par et pour le plus grand nombre : « Où viennent s’installer les estrades pompeuses de la culture et pleuvoir les prix et lauriers sauvez-vous bien vite : l’art a peu de chance d’être de ce côté. Du moins n’y est-il plus s’il y avait peut-être été, il s’est pressé de changer d’air. Il est allergique à l’air des approbations collectives. »[1]

On pourrait croire qu’avec l’éclatement des mouvements et des horizons, l’art ne suit plus aucune convention. La norme court toujours et la peinture, et encore plus la non-figuration, est loin d’être à la mode de nos jours. L’avancement exponentiel de la technique place la peinture loin derrière la vidéo, les œuvres sonores, la robotique. Les centres d’artistes exposent des artistes qui usent de ces nouvelles formes d’expression, les nouveaux outils de la création. En ce sens, peindre est devenu un mouvement de résistance contre cette technologie de plus en plus sophistiquée et même contre une certaine manière de concevoir le grand Art.

Et pourtant, je m’essaie moi aussi à l’installation vidéo et à la performance et même que cette forme d’expression semble correspondre davantage à ce que je cherche à dire ici. La technique doit servir le propos et non devenir l’œuvre. Le risque est justement de tomber dans le piège de la sophistication de la technique et de perdre ce rapport à soi, au surgissement de la parole qui donne un sens à l’œuvre.

Dans ces installations, il y avait un texte, une voix, venue de très loin. Elle se présentait par fragments, par coupures, par une respiration saccadée et elle tentait de dire le lien primitif qui m’unit au monde à travers un amant, ma mère, un ami. Cette parole du très loin était ensuite mis en espace, par mon corps, par ma voix, par une image vidéo et par une nature que j’avais transportée à l’intérieur d’une chambre close et obscure. Ces trois installations me sont venues simplement et avec une grande inspiration, comme si elles avaient germé pendant des années et qu’elles venaient tout à coup à naître après un long moment d’attente. Elles utilisaient la technique, mais pour aussitôt l’amener vers l’intérieur, vers le très près. Les monochromes me sont venues à la suite, comme un retour à un moment premier. Deux pratiques en parallèle, l’un empruntant une pratique ancienne et l’autre me jetant dans une modernité que je contrôle encore à peine. Il s’agit de faire vivre ces deux mouvements vers l’avant tout en gardant un contact avec la source qui les nourrit et lui donne une raison d’être.

La parole à fleur de peau
La parole à fleur de peau voir vidéo sur guylainechevarielessard.ca
Ma mère ce n'est pas un pays c'est l'hiver
Ma mère ce n’est pas un pays c’est l’hiver voir vidéo à guylainechevarielessard.ca
Les rêveries d'Éloïse sur le promeneur solitaire
Les rêveries d’Éloïse sur le promeneur solitaire voir vidéo sur guylainechevarielessard.ca

[1]Jean Dubuffet, cité dans L’art outsider de Colin Rhodes, p.23.

Poser la question (2018)

Saint-Denis Garneau rapporte ces mots de Tchékhov : « … ce que fait l’auteur, ce n’est pas tant résoudrela question de se la poser. Il faut que la question soit posée. Cela met, à mon avis, une très belle ligne de démarcation entre le vrai et le faux écrivain. »

Et Garneau de continuer : « Que la profondeur d’un homme se révèle par la question qu’il pose et la puissance de son intelligence par la réponse qu’il apporte. On a fait un grand pas dans la connaissance d’un homme quand on connaît la question qui s’offre à la base de cette conscience. On a fait un grand pas dans la connaissance de son cœur. Et dans celle de son esprit quand on sait comment il se la pose. » (Journal, Montréal : Beauchemin, 1963, p.61-62.)

DSC00748

L’abstraction en peinture ne véhicule aucun message politique ou critique sociale. Elle est sans prétention. Elle pose la question de l’au-delà, c’est-à-dire de l’arrière-plan. J’espère, je désire, je veux aller vers… Qu’y a-t-il derrière, au loin ? Je ne sais pas. Je suppose quelque chose. Je ne me représente rien. Du moment où je me représente trop cette chose, il n’y a plus d’espérance. Je m’arrête ou je recommence à chercher dès que quelque chose se pose. La profondeur d’une peinture vient avec l’absence d’objet ou d’image de cet objet. Le point de mon attention : le lointain, ce qui vient toujours à la suite. L’horizon est mon avenir.

Pour voir plus loin, je me pose à travers des taches, des signes que je place devant cet horizon, non pas pour le cacher, mais pour le faire apparaître. Là-bas se voit parce qu’il y a un ici où je suis.

Ces taches et ces signes s’entremêlent, s’entrelacent, ils dansent les uns avec les autres à l’orée de cet horizon du lointain. Je ne m’imagine jamais cette danse avant de la poser sur la toile. Chaque intervention est un événement où une forme émerge de nulle part, mais trouve sa place dans l’ensemble.

Une peinture me surprend toujours, sinon je la dis éteinte. Une peinture vivante est un étonnement. De cet étonnement surgit son sens.

Abstraction (2008)

Guylaine 16(web)
Désir d’abjection (2008), acrylique et médiums mixtes sur toile, 153 x 122 cm. Photo: Richrd-Max Tremblay.

Il s’agit d’aller au cœur du sentiment tout en restant à l’écart. Au cœur, il y a l’étrangeté et dans l’étrangeté, une universalité.

L’abstraction fait parfois dire des naïvetés sous une apparence de complexité.

Me laisser porter par les vagues, par le courant d’une rivière et ne sentir que l’air frais entre les feuilles qui m’effleurent la peau. J’ai envie d’aller dehors, dans la nature. Même si la nature est d’abord à l’intérieur, c’est-à-dire aussi à l’extérieur, l’intérieur et l’extérieur n’étant que l’envers et l’endroit d’une même réalité.