Les lieux de Bob Dylan (2008)

J’y ai mis sa tête. Pour l’autre, cette tête est anonyme. Pour moi, elle est très intime. De l’avoir mise là me donne l’impression d’avoir ouvert une porte.

Mes dessins parlent de voyage et de voyage en tant que mouvement d’ouverture à l’autre dans le cercle des intimes.

Il faut aller dans la respiration d’une idée.

Ma méthode est de rester au plus près d’une recherche de paroles quand elle s’ancre dans la matière et d’en faire surgir la pensée.

J’écoute Bob Dylan et comme lui, je voudrais occuper ce lieu sans nom, sans visage, ce lieu où hier, aujourd’hui, demain sont dans la même chambre, un lieu où tout est possible.

Oublie et retourne à la complexité de la vie, parce que ce qui est simple n’est qu’un rêve.

Embrasse-moi, mais jamais.

En inventant ma vie, je rends possible des mouvements qui me portent ailleurs que dans les clichés.

La normalité est souvent une notion remplie de névroses.

Vivre à l’extérieur de soi pour être heureux, c’est toujours la réponse que nous donne une société avide de produits de consommation.

La technique peut devenir une prison dans laquelle on pense trouver son salut.

Je pratique non pas l’abstraction de ce que je vois d’une réalité qui me ferait face, mais plutôt l’abstraction d’une essence d’expérience. Cette essence n’est pas une entité désincarnée au-dessus du réel, mais le concentré d’un sentiment, d’un rapport à l’objet.

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Caresse (2008), acrylique et médiums mixtes sur toile, 153 x 122 cm. Photo: Richrd-Max Tremblay.
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Le corps d’une pensée (2008)

« Une page est une traversée respiratoire, quelque chose à nager : on écrit pour emmener avec soi et pour exténuer quelqu’un. Ce n’est pas simplement notre parole qui est respirée, expirée, rythmée, ponctuée, c’est la pensée qui va comme ça : en soufflant, par bouffées, par ouverture et asphyxie. La pensée respire, brûle sans cesse. Pas de repos pour nous. La pensée est le temps. Notre présence dans la parole. » Novarina, Pendant la matière, p.74.

La pensée est physique. Le nœud est à dénouer dans une manière de vivre.

Une présence (2008)

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Journal intime (2008)

Dans l’endormitoire de mes sentiments, une porte s’est ouverte et je ne suis plus capable de l’oublier. Quelque chose n’a pas été terminé.

Je suis habitée par sa présence, une présence marquée d’absence, de dépouillement, de filaments d’impressions.

Je fais dans le très peu et c’est là que j’y réussi le mieux. Le peu qu’il reste à dire.

Du collage, des transferts de photos. J’additionne, ajoute. Avec des traits très graphiques. Savoir s’arrêter à temps, c’est vrai en dessin, c’est vrai dans les rapports avec l’autre.

Je n’aurais pas envie d’insister.

Fausser la vie.

J’y mets de la figure, du mouvement, des taches. Du corps. Faire respirer la surface.

Le souffle tranquille d’une voix qu’on n’arrive pas à oublier. Le regard porté sur soi avec désir. Les silences qui nous font être ensemble.

Travailler l’écriture comme une peinture, c’est-à-dire en mettre le plus possible devant soi et ensuite éliminer, découper, retrancher, reformer.

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Journal intime, détail (2008)

 

Notes pour une éthique de la création (2017)

Avoir la foi en la recherche du sens.

Cette recherche passe dans un faire et dans une parole à partir de ce faire.

La foi vient d’une nécessité intérieure. Ce n’est pas une foi en Dieu, mais dans un Logos à découvrir, à créer.

La foi se fait sentir si rien de l’extérieur nous porte à ce faire, à ce dire.

La nécessité de ce faire et de ce dire s’éprouve dans l’être quand le regard de l’Autre nous déporte de cette recherche.

La nécessité vient uniquement de soi.

Si la recherche à travers ce faire et ce dire cesse, l’existence perd de son sens.

Le sens est dans la recherche elle-même.

Le Dire donne de la consistance au faire.

Faire uniquement, c’est comme se perdre dans un travail.

Travailler sans plus avoir d’espace pour la pensée, c’est perdre le sens, c’est perdre la vie.

La pensée qui s’ancre dans un faire c’est la vie elle-même.

Créer sans une activité réflexive c’est enterrer la vie.

Créer = Penser = Faire = Dire.

Je n’écris pas pour expliquer ce que je fais, mais pour donner une autre dimension à ce que je fais.

Dire ouvre le faire au sens.

Le sens s’incarne dans le faire et se dévoile dans le Dire.

Dire, c’est faire surgir le sens.

Écrire, c’est permettre au Dire de se poser.

Écrire, c’est ouvrir la possibilité du sens.

Dire et écrire sont deux facettes du déploiement du sens.

Pour garder active la recherche de sens, il ne faut pas céder sur son désir.

Être sujet désirant est la condition de cette recherche.

Le désir est le guide de cette recherche.

Ce désir n’a pas d’objet empirique, sinon intentionnel ou pulsionnel.

Quand le désir se perd, on ne peut plus parler de création, plutôt d’artisanat.

Le désir sans objet se laisse apparaître dans les lieux troués de l’œuvre, là où ça ne coïncide pas.

Le Dire, c’est toujours le dire à quelqu’un. Ce quelqu’un, il se peut qu’il n’entende pas.

La fermeture de l’autre à cette recherche intime du sens est source de souffrance, d’angoisse et de solitude.

Être seul avec ce désir de sens conduit à la folie.

Le créateur doit avoir un ou des autres sur qui compter, c’est ce qui lui permet de continuer.

L’essentiel et rien d’autre (2017)

Je m’en tiens à l’essentiel, c’est-à-dire à peu de choses.

Je n’arrive pas à croire au monde actuel, à ce qui l’enveloppe et le fait exister de l’extérieur.

Je n’arrive pas à oublier cette question : pourquoi y suis-je ?

Oublier m’est impossible. Me distraire, très peu.

Là où je marche, c’est là où je parle. Une quête qui ne me quitte pas.

J’avance, je défriche une voie. Avec le dessin, la peinture, l’écriture et les lectures, je cherche à ouvrir un champ d’expérience. Ce champ, je le porte dans mes gestes quotidiens, dans mes conversations avec les autres, dans mon rapport à mon compagnon, dans ma maison, dans mon atelier, dans mon sommeil, dans ma manière de manger, de respirer, de m’habiller. Je suis ce champ en acte. Pourtant, je le porte comme une chose qui ne m’appartient pas. Je le porte comme une parole qui me traverse sans m’appartenir, mais dont je suis la courroie de transmission. Je dois défricher ce champ pour mon prochain. Je porte le monde comme une chose précieuse qui doit exister pour l’espoir et l’avenir. Je porte la question de son existence depuis toujours. Sans doute, est-ce une représentation imaginaire et n’y suis-je pour rien dans le cours de l’histoire. Et pourtant la nécessité de dire est plus forte que le désir d’avoir.

L’envers de la pensée (2008)

« Au plus intime, personne. Il n’y a personne au fond de la personne. En moi, il n’y a personne au fond. Tous, nous nous ouvrirons par dedans. » Novarina, Pendant la matière, p.120.

La pensée va d’elle-même. Elle avance. Elle ne se retourne pas. Et voilà que je ne suis plus là. La pensée m’a dépassée et me fait dérailler. Comment atteindre cet état d’ouverture et d’abandon sans perdre le fil de la raison ? Telle est la souffrance à laquelle je suis confrontée quotidiennement.

Et Novarina de continuer : « (…) J’ai perdu toute intention d’écrire, de peindre, de dessiner, moment où la parole a lieu toute seule, comme devant moi, hors de moi. Je n’ai jamais supporté l’idée que quelqu’un fasse quelque chose. (…) Je n’ai jamais écrit aucun de mes livres. » p.65.

Aller au fond de ce que l’on a dire pour découvrir qu’au fond, il n’y a rien, le fond s’avère toujours plus loin, jamais atteignable. Sentir que le corps s’échappe, qu’il se perd.

Le voile existe toujours entre soi et soi. Le désir porte ce qui se cache vers l’apparaître.

Le peindre avec insouciance et peut-être que dans cette absence de fixité quelque chose d’irréversible verra le jour. C’est souvent dans ce presque rien, qui semble détaché de soi au moment du faire que quelque chose de plus irreprésentable naît.

Parfois, l’impression de saisir quelque chose qui correspond à la justesse désirée semble envahir notre champ de perception et le recul fait apparaître l’illusion de cette coïncidence entre le désir et l’objet. Parfois, au contraire, au moment de l’acte tout semble aller de travers, la connexion ne semble pas s’établir entre soi et l’objet créé. Mais le temps passant, l’objet apparaît étonnamment plus exact et plus porté de désir que nous le croyons au départ.

Les mots ne disent le réel que par une torsion qui nous en fait apparaître les sous-entendus, bien que rien ne soit caché derrière.

À savoir que rien n’est gagné à l’avance, je m’avance à petits pas sur une corde tendue au-dessus du vide dans l’espoir d’attraper au vol le papillon.

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Photo: Richard-Max Tremblay.

Résister (2017)

La peinture est une poésie visuelle. Rien au-delà. Rien en de ça. Tout est là donné au regard. Encore faut-il savoir regarder.

La culture ne vient pas d’une suite de concepts, d’idées ou de revendications sociales inscrits sur le cartel d’une œuvre d’art. Elle concerne l’être dans son rapport le plus profond à l’existence. Elle appelle une recherche individuelle.

On n’explique rien. On cherche et dans cette recherche quelque chose émerge qui fait penser, c’est-à-dire qui ouvre le champ de la sensibilité à quelque chose d’inédit et d’inespéré.

Il y a trop d’images, comme le dit si bien Bernard Émond. Ce qui s’oppose à l’image, c’est la visibilité qui tisse un lien très étroit avec l’invisible.

Cet invisible n’est pas d’une autre nature que le visible, il appelle un possible, un au-delà devant soi, une ouverture, un espace de liberté.

Aujourd’hui, résister, c’est préserver cet espace de visibilité et de liberté.

Clairière de l’être (2008)

« Vous essayez de la peindre, cette présence, vous essayez, vous essayez, vous n’arrivez pas, bien sûr, mais c’est cela qui vous fait peindre – ou faire des photos, ou écrire – et c’est cela qui fait que vous avez une œuvre. L’infini s’ouvre. La « clairière de l’être », c’est cette ampleur de présence, qui contient évidemment de l’absence, en tout cas sa possibilité. » Pierre Jacerme, Introduction à la philosophie occidentale, Héraclite, Parménide, Platon, Descartes, Paris : Pocket, p.52.

La pensée en matière (2008)

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Sans titre. 2008. acrylique et médiums mixtes sur toile, 153 x 122 cm. Photo: Richard-Max Tremblay

J’aspire à un objet, un point de départ qui me fasse découvrir des avenues inconnues. Dans les derniers dessins exécutés ces derniers jours, j’ai débuté avec de vieux papiers, des bouts de végétaux que j’ai collés sur la surface à dessiner. Je cherche à me déprendre de la représentation. J’intègre ces éléments étrangers à mes compositions pour les ouvrir à l’inespéré.

De la pensée du sensible, du palpable, de la pensée en matière, en texture, en relief, la peinture n’est pas une simple représentation ou évocation du Réel, elle est également mouvement de réflexion et bouleverse notre conception du monde. Le corps n’est pas toute animalité, il est aussi, et plus justement près de la culture, une pensée en acte.

L’intime a toujours à voir avec un trouble. L’intime c’est le désir à l’état pur, un désir pour l’autre corps, mais un désir aussi pour l’ailleurs qui est évoqué à l’occasion de cette rencontre avec l’autre.