La couleur des lieux (2009-2010)

J’ai fait un rêve cette nuit. Quelqu’un avait peint des tableaux abstraits et avait mis l’écriture sur les côtés de la toile, comme je l’ai fait pour mon projet de monochromes. Les tableaux étaient de différentes grandeurs. Les côtés de la toile étaient généralement plus larges que mes propres tableaux. Un de ceux-là était bleu poudre.

La couleur des lieux. Peindre un paysage sans le représenter, puis créer un espace dérangeant pour le spectateur, un espace dans lequel il doit se mouvoir irrégulièrement, inhabituellement pour apprécier le tout. Être dans le paysage, ne pas lui faire face comme devant une peinture. Être dedans plutôt que devant.

Comment peindre la couleur des lieux alors que lumière n’est jamais la même d’un instant à l’autre et transforme la teinte ? La problématique des impressionnistes revient ici dans mon atelier. Saisir l’impression d’un lieu dans ses détails pour ensuite revenir à l’intérieur et tenter de dire cette plage colorée qui a atteint mon regard.

La couleur devient le concentré d’une fleur, d’une feuille, d’une écorce, qui a attiré mon attention.

Vert. Dans le vert, il y a toujours le feuillage. Et puis, les saisons. Dans ce projet de peinture, le mouvement des saisons prend toute son importance non seulement à cause des couleurs qui s’en trouvent modifiées, mais également à cause de la texture des éléments de nature que je cueille pour réaliser mes tableaux. L’automne est la saison où les éléments sont prêts pour la cueillette; morts, ils peuvent vivre une autre vie sur mes tableaux.

La bidimensionnalité de la surface peinte peut-elle être remise en question sans devenir sculpture ? Je voudrais sortir du cadre, traverser l’espace. La difficulté de la peinture est d’ouvrir sur l’espace sans pour autant quitter la surface bidimensionnelle. L’installation me permet de quitter la surface tout en restant dans la peinture.

« Le tableau n’est plus la représentation d’une série de formes colorées, discrètes et distinctes, en trois dimensions et dans un espace illusionniste, mais un champ visuel de sensations colorées vibrantes. Cette dématérialisation philosophique de la réalité picturale est fondamentale dans l’impressionnisme et dans le genre qui le caractérise le mieux, l’impression. » Brettell, Richard R., Impressions : peindre dans l’instant : les impressionnistes en France 1860-1890, Hazan, 2000, p.59.

Poursuivant cette recherche des impressionnistes, je ne cherche pas une troisième dimension, mais à saisir ce qui dans le paysage concerne l’abstraction, là où la représentation échoue : où il n’y a plus que couleurs. Ces couleurs extraites du paysage seront reproduites dans des formes géométriques.

Partir du paysage réel, en extraire les couleurs et recréer des tableaux et des formes géométriques qui donneront un nouveau « paysage » entièrement réinventé qui n’aura plus rien à voir avec la reproduction du lieu.

Publicités

Au-delà du transfert (2009-2010)

Selon Freud, il ne peut y avoir analyse sans la présence d’un Autre. L’auto-analyse est une fiction. Au début de la psychanalyse, il y a eu le rapport de Freud avec son ami Fliess. Ce rapport n’était pas un simple rapport d’amitié, il y avait transfert. Le transfert est cette attirance, ce désir vers l’autre, mais un désir qui n’est pas directement sexuel. Ce désir est plutôt de l’ordre d’un dépassement de soi à l’occasion de l’autre, mais d’un autre qui fait figure d’Autre et donc de désir de l’Autre. Même s’il emprunte certains traits de l’amour, il n’est pas simple rapport amoureux. Il est plus qu’amour, il est amour de connaissance.

C. m’a permis cette descente en moi-même; il y a maintenant un deuil à faire pour que l’œuvre advienne véritablement. Ce deuil s’est amorcé il y a quelque temps en se cristallisant dans mon installation Les rêveries d’Héloïse sur le promeneur solitaire : portrait d’un ami.

Les rêveries d'Éloïse sur le promeneur solitaire
Les rêveries d’Éloïse sur le promeneur solitaire voir vidéo sur guylainechevarielessard.ca

Suite sur le transfert (2009-2010)

«Ce dont il s’agit dans le désir, c’est d’un objet, non d’un sujet. C’est en ce point que gît ce que l’on peut appeler le commandement épouvantable de dieu de l’amour. Ce commandement est justement de faire de l’objet qu’il nous désigne quelque chose qui, premièrement, est un objet, et, deuxièmement, un objet devant quoi nous défaillons, nous vacillons, nous disparaissons comme sujet. Car cette déchéance, cette dépréciation, c’est nous, comme sujet, qui l’encaissons. Ce qui arrive à l’objet est justement le contraire. (…) cet objet, lui, est survalorisé. Et c’est en tant qu’il est survalorisé qu’il a la fonction de sauver notre dignité de sujet, c’est-à-dire de faire de nous autre chose qu’un sujet soumis au glissement infini du signifiant. Il fait de nous autre chose que le sujet de la parole, mais ce quelque chose d’unique, d’inappréciable, d’irremplaçable en fin de compte, qui est le véritable point où nous pouvons désigner ce que j’ai appelé la dignité du sujet.» (Lacan, Le séminaire VIII, Le transfert, Paris : Seuil, 1991, p.203.)

L’autre dans l’amour de transfert n’est jamais seulement autre, il est Autre, il est plus que soi. Il n’est pas sujet, mais objet suprême. L’œuvre ne peut advenir que par delà le deuil de l’Autre, quand l’Autre redevient autre. «(…) le dernier ressort du désir, qui oblige toujours dans l’amour à le dissimuler plus ou moins – sa visée est la chute de l’Autre, A, en autre, a.» (Lacan, ibid., p.209.) Le commencement de la déchéance de l’Autre advient quand l’Autre fait apparaître à l’autre qui le désire un vide, un manque premier, quand il lui montre sa supercherie.

«A est défini pour nous comme le lieu de la parole, ce lieu toujours évoqué dès qu’il y a parole, ce lieu tiers qui existe toujours dans les rapports à l’autre, a, dès qu’il y a articulation signifiante. (…) cet Autre tel que je vous apprends ici à l’articuler, qui est à la fois nécessité et nécessaire comme lieu, mais en même temps sans cesse soumis à la question de ce qui le garantit lui-même, c’est un Autre perpétuellement évanouissant, et qui, de ce fait même, nous met nous-mêmes dans une position perpétuellement évanouissante.» (Lacan, ibid., p.202.) L’Autre du désir de transfert ne peut tenir sa fonction que partiellement, il s’évanouit toujours laissant voir sa vraie nature à l’autre et c’est alors que ce dernier est déçu ou alors qu’il commence à pouvoir se tenir par lui-même.