L’Autre plutôt que Dieu (2005)

Il y a du sens. Je porte attention à ce qui dans ce sens appelle un non-sens, ou enfin, un lieu où le sens manque. Et ce, non pas parce que la chose n’est pas ou n’est plus, mais parce qu’elle est toujours un peu plus que ça, ce que je peux en dire.

L’Autre arrête ma production de sens ou encore mon doute infini. L’Autre n’est pas Dieu. Pourtant, il appelle une certaine forme de transcendance, une transcendance de l’instant. Dans l’événement de mes gestes simples que sont ceux de ma main quand elle peint, je m’adresse quelque part à un Ailleurs, mais qui prend racine dans l’immanence. L’Ailleurs est une ouverture qui permet un peu plus, toujours un peu plus que ce que j’ai devant moi.

Est-ce le Vide des Chinois ? Est-ce cette origine où les différences s’abolissent dans le grand Tout de l’univers ? J’appelle l’Autre cette présence-absence qui me fait être toujours un peu à côté de ce que je cherche à dire, un peu à côté de ce que je suis. Cette présence-absence n’est pas une instance qui vient me sauver de là où c’est douleur et souffrance. C’est ce qui dans le connu, le représentable, tend vers de l’inconnu, de l’irreprésentable. L’Autre m’accompagne quand le réel semble se fermer sous mes pieds. L’Autre me donne l’espoir de continuer à chercher même quand tout semble vain et sans importance.

Je ne suis portée par aucune Autre vie. Mes mots sont les miens et non ceux d’un Autre, contrairement à ce qu’écrit Guay dans son journal. Avec sa croyance, il arrête de penser là où la pensée advient, c’est-à-dire quand on ne sait plus, quand on commence à douter.

C’est Descartes qui nous a appris ce doute. Chez lui, Dieu vient après l’avènement du sujet. Mais peut-être est-ce Dieu qui lui permet de douter ainsi ? Peut-être est-ce Dieu qui lui fait éviter la folie ?

C’est du moins ce que pense Derrida dans un texte sur la folie chez Descartes : « c’est Dieu seul qui, finalement, me permettant de sortir d’un Cogito qui peut toujours rester en son moment propre une folie silencieuse, c’est Dieu seul qui garantit mes représentations et mes déterminations cognitives, c’est-à-dire mon discours contre la folie. Car il ne fait aucun doute que pour Descartes, c’est Dieu seul qui me protège contre une folie à laquelle le Cogito en son instance propre, ne pourrait s’ouvrir de la façon la plus hospitalière.[1] »

Dieu joue chez Descartes comme un cran d’arrêt à son questionnement. Il est un fondement pour la raison. Ici, je n’ai pas besoin de ce Dieu, parce qu’une force venue de l’intérieure me dit d’arrêter ou de continuer. Je pourrais ne pas écouter ma conscience et décider de continuer à douter ou encore à mettre du sens là où il n’y en a plus. Je pourrais, mais je ne le fais pas. C’est ma conscience qui me fait ainsi cesser de trop demander au réel.

La conscience me fait éviter la folie. Elle me fait également douter de la foi. Et s’il en est ainsi, c’est parce que je m’adresse dans mon questionnement à un tout Autre. L’Autre me donne la force d’arrêter au bon moment mon questionnement. Je m’arrête parce que je sens que les choses perdent leur caractère d’altérité.

[1] Jacques Derrida, « Cogito et histoire de la folie » dans L’écriture et la différence, Paris : Éditions du Seuil, 1967, p.90-91.

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