Peindre (2017)

Sans titre
Acrylique sur toile, 2′ x 6′. 2017. Photo: Paul Litherland.

Ce que je cherche dans un tableau semble ne surgir de rien. Une poussée là, imprévue. Une profondeur empreinte de naïveté.

Toujours être en mouvement, mû par le doute et le non-agir. Et ne prétendre à aucune autorité.

Montrer sa défaillance et sa faiblesse.

Les grands tableaux sont prétentieux, alors que les plus petits formats appellent la multiplicité et le mouvement.

Cette peinture n’est plus de l’écriture, c’est de la peinture sortie de l’écriture.

Ici, il n’y a plus de récit.

Faire un monochrome tout en cherchant une profondeur dans la surface. Être radicale.

L’intérieur est préservé à coup de frustration extérieure.

Peindre : faire l’expérience de la durée.

Avoir de l’espoir sans savoir ni pourquoi ni comment.

Résister.

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L’Autre dans l’autre (2005)

Il y a la nécessité de la solitude dans tout travail de création. « Je » est toujours seul à dire, seul à chercher, seul à être même quand l’autre est à ses côtés.

Pourtant l’autre est à penser. L’autre est là qui attend une réponse de soi. L’autre est appelé dans la parole. Qu’il soit le même qu’en soi est une erreur. L’Autre est toujours présent en l’autre et de le reconnaître est déjà une façon d’être moins seul en face de lui.

Cet Autre, il peut être à la fois cette présence réconfortante et cette altérité infinie qui me renvoie à ma condition d’être mortel. J’oscille entre les deux.

La folie est de vouloir faire de l’Autre mon semblable.

L’altérité du monde (2005)

Parfois mystique, parfois délirante, l’écriture de Guay vacille entre ces deux extrêmes.

La vie tranquille qu’il mène dans sa maison de Château-Richer représente la paix et la pureté. À l’extérieur, dans le monde, c’est le mensonge.

N’est-ce pas là quelque part dangereux de croire à une possible fusion avec soi ? Entre l’Autre et le même, il y a un mouvement de va-et-vient.

« Et moi je n’ai plus envie de la vie rapetissée que ma trop grande bonté propose. Je suis trop homme. Comme aux toutes premières heures de ma vie, je ne m’en rappelle pas mais je devine, j’ai envie de tout et plus particulièrement de l’instant qui se présente à moi en ce moment (…).[1] » Il cultive l’instant, comme si dans l’instant l’altérité disparaissait au profit d’un état merveilleux où l’Autre n’a pas sa place ou du moins une place très limitée. De cet instant, pourtant, il ne cesse d’en être déporté à cause de l’écriture qui le porte toujours ailleurs.

L’Autre, l’altérité, il l’accepte et en jouit dans la mesure où il l’assimile à son monde intérieur. Tout ce que l’autre peu apporter de trop grande réalité, il s’en plaint, bien que cette altérité le fasse parler, écrire. C’est le cas par exemple avec cette courtière, qui est aussi une amie ; il peut écouter les confidences de la femme et de la mère de famille, mais quand elle parle de la vente de sa maison il ne l’écoute plus[2]. Il voudrait ne garder de l’autre que la part intime. Pourtant, c’est le monde en tant qu’altérité qui lui permet de garder un certain rapport au réel.

De ce réel, Guay semble parfois en perdre la notion. Quand il n’y a plus de médiation, de résistance, il y a le risque de sombrer dans un délire. On se demande si ces visions surnaturelles sont le propre d’un mystique ou d’un fou. Dans un cas, comme dans l’autre, l’Autre ne fait plus figure de barrière. L’Autre perd son altérité.

Quand le monde nous fait défaut, il reste toujours Dieu comme recours, l’Autre absolu. Mais aussitôt posé dans l’univers de Guay, aussitôt Dieu est ramené à une présence rassurante. Quand rien ne va plus, Dieu est appelé comme un sauveur, une présence récupérée par le moi. Mais c’est dans la mesure où ce Dieu ne peut être assimilé qu’il est véritablement altérité structurante. Une phrase de Vasse me vient ici : « L’homme, cerclé dans son corps, est animé du désir d’être tout, d’être à lui-même son origine et sa fin, d’ÊTRE. Mais c’est dans la mesure même où il renonce à avoir l’être, qu’il EST.[3] »

L’écrit tient ici figure de raison : la parole est dissimulation quand elle essaie d’atteindre le vrai. Guay accepte cette contradiction en écrivant, mais il tente de la dépasser par son propos. Il veut tout dire, il ne laisse rien pour l’autre. Il est à la recherche de la grande clarté, celle que pense atteindre le discours du fou. De là, « oui, j’ai non plus le devoir, mais le droit de tout dire, de tout écrire et de tout faire de ce qui est dit et écrit. J’ai la conscience claire[4] ».

Quand Guay se recroqueville dans sa maison pour échapper aux bruits du monde, il lui reste la prière et l’écriture. Ces deux mouvements lui redonnent une certaine structure qui pâlit au manque de réalité du monde extérieur. Mais à quel prix ? Comme le dit un ami de Guay, l’écriture est ici un moyen de se suicider[1]. Dans cette prière, il dit ne pas être le maître. C’est la parole de Dieu qui passe par lui : « Je prie encore. Ou, plutôt, je laisse prier en moi. Je n’entends pas des voix mais qu’on se sert de ma voix intérieure pour le faire. J’ai prié mais pour découvrir à la longue que j’étais tout à fait incapable de prier pour moi. Un abandon total. Au fond, il en a toujours été ainsi. Je ne me suis jamais appartenu. J’ignore ce que peut signifier “être soi”.[2] » Dans l’instant de la prière, dans l’extase qu’elle lui procure, il n’est plus sujet, il se fond à l’objet pour n’être plus lui-même : n’être rien ou simplement le lieu de passage pour l’Autre. Guay pratique l’abandon jusqu’à l’excès, jusqu’à se dissoudre dans l’Autre. Il perd la notion de monde.

« Je suis comme sont mon corps et mon esprit, ici en harmonie et là en lutte commune contre les serpents et les sornettes.[3] » Même si c’est l’harmonie entre le corps et l’esprit qui est cherchée, l’écriture même appelle une lutte contre l’altérité du monde et de cette lutte tient le rapport au réel. Le réel n’est pas du côté de la grande clarté, mais du côté de l’obscurité, c’est ce dont témoigne l’expérience de Guay, par delà sa recherche éperdue de la transparence.

[1] Guay, ibid., p.34.

[2] Ibid.

[3] Ibid., p.32.

[1] Ibid., p.31.

[2] Ibid., p.33.

[3] Vasse, Denis, Le temps…, p.89.

[4] Ibid., p.32.

Entre le Christ et Démon (2005)

Il y a la nuit, parfois. « Je ne sais plus d’où je viens, je sais encore moins où je vais. Je te vois continuant de me faire signe d’aller vers toi mais je n’entends pas les paroles telles qu’elles s’impriment dans ma chair.[1] » Quand ça ne va plus, il s’adresse au Christ. Cette adresse est pleine d’espoir, car il croit, oui c’est un « croyant ». D’une chair plus immatérielle que la nôtre, la vie peut émerger à nouveau.

Comme avec Démon, son chien, le Christ est un point limite où l’homme n’est plus, mais où il y a la vie, encore. L’animal dans ce qu’il a de plus terrestre et le Christ dans ce qu’il a de surnaturel se rencontrent dans ces pages du journal. Du surnaturel, comme de l’animal, il y a l’espoir d’un réconfort, celui d’une vie meilleure quelque part en ce monde.

« Je n’écris que pour toi [Christ]. Le non-sens absolu. » Cette adresse pourtant ne pourra que lui répondre par un vide. Guay nage dans l’absolu. Les hommes le déçoivent.

Il y a l’Autre monde et il y a l’ici-bas. Entre les deux, il y a l’enfant. Guay ne peut se résoudre au jeu des apparences. Il cherche une parole pure. Il aime ce qu’il y a de plus innocent en ce monde. Comme si sa parole, contrairement aux autres paroles littéraires, était plus vraie, plus juste, parce que plus simple et plus authentique. Comme si l’authenticité était une question d’innocence, de pureté et de fragilité.

La parole de Guay est plus qu’un récit introspectif, elle est prière, une manière de recueillement avec l’Autre, ici le Christ. « Écrits, mes mots restent de ce monde s’ils l’ont été pour toi. Ils sont prière quand je les mets sur le papier.[2] »

L’intériorité de Guay est perméable. Il nous y invite. L’Autre est présent dans cette parole. Dès qu’il y a une voix, une parole véritable, il y a de l’Autre à moins que ce ne soit « la parole du fou ».

Bien qu’il cherche la transparence, sa prière est empreinte d’opacité. La transparence de Guay n’est atteinte que par l’entremise de l’écriture. Les mots déportent de la toute présence à soi. Il y a une transgression de l’unité parfaite tant recherchée. Nous ne sommes jamais dans le même. Comme le dit Lévinas dans Totalité et infini, le même n’est jamais que par sa contrepartie : l’Autre. L’écriture appelle l’Autre du sein d’un soi auquel on voudrait se fondre.

 

[1] Guay, ibid., p.22. (fragments…)

[2] Ibid., p.23.