Le rien au quotidien (2005)

Il paraît que Jean-Pierre Guay écrit son journal dans de petits cahiers. Quand le cahier est terminé, il le donne à son éditeur qui le fait dactylographier pour lui. Il écrit à la main, le crayon est son outil. Il écrit en retrait des voix du monde moderne. Il ferme la radio, la télévision ; les écrans sont mis à distance. Faire place au silence. Inquiétant. Il avoue qu’il a peur de se retrouver ainsi devant le rien qu’il dit être. Son mouvement le porte vers l’intérieur plutôt que vers l’extérieur. En dedans, un mouvement de crainte ; au dehors, « le temps est gris et frais », « les herbes et les arbres sont immobiles[1] ». Jusqu’où pratiquera-t-il son retrait ? Loin, très loin, on apprend dans ses journaux qu’il a quitté son travail, qu’il est seul avec son chien. Il rencontre parfois des amis, Pierre et les autres, mais ces rencontres ne meublent pas sa vie. Tranquille, il l’est la plupart du temps. Il se laisse imprégner de tous ces détails qui font la vie ordinaire, mais que nous ne remarquons plus, prisonnier de notre vie mouvementée. Pour commencer cette confidence intime, il fallut quitter le monde des faits pour se mettre à l’écoute de ce qui vint au-dedans par l’entremise des bruits extérieurs. C’est ainsi qu’il commence le journal : Fragments, déchirures et déchirements.

Quelque chose a été brisé. Un cadre a été transgressé. Il nous donne à lire seulement les bouts de journaux inachevés qu’il a regroupés ici, pour faire ce livre. Le cours de sa parole est truffé d’interruptions. Il renverse sa propre limite. Il sort du cadre qu’il s’est donné, soit un cahier pour un journal. Mais pour aller où ? On sait qu’il commence son journal à Château-Richer, puis qu’il déménagera à Beauport quelques années plus tard. Mais ces villes ne sont pas le lieu de sa parole. Non, le lieu de sa parole est un passage pour aller plus profondément en soi, c’est-à-dire nulle part et partout à la fois.

La radio fermée, la télévision éteinte et des murmures commencent à émerger du dedans, « des grillons à demeure. C’est inquiétant et rassurant à la fois.[2] » Il est seul ; mais, dans sa solitude, des voix surgissent, des voix qu’il ne contrôle pas. Seul, il ne l’est au fond jamais.

Il hésite même à mettre de la musique. Comme si la musique pouvait faire obstacle entre lui et la réalité à dire.

Pas de récits ici, seulement des moments de contemplation, comme cette rêverie sur la couleur turquoise : celle du « spot bleu » dans sa chambre de bain, celle du « feu montant d’un papier mis dans le foyer » et celle du fond des piscines dans les banlieues. Il écrit de ce lieu, ni réel, ni inventé, mais quelque part entre les deux, le lieu d’un sujet qui appréhende l’objet du sein d’une certaine perspective, un point de fuite.

Ce point de fuite est cependant étrange. Il n’est plus celui d’un point dans l’espace géométrique. Comme dans un monochrome, turquoise par exemple, il envahit la toile jusqu’aux confins du cadre. Ce qui est vu, ce n’est pas une toile de couleur bleue, mais le bleu turquoise qui est bordé par un cadre. Comme le dit Merleau-Ponty dans L’œil et l’esprit :

« Quand je vois à travers l’épaisseur de l’eau le carrelage au fond de la piscine, je ne le vois pas malgré l’eau, les reflets, je le vois justement à travers eux, par eux. S’il n’y avait pas ces distorsions, ces zébrures de soleil, si je voyais sans cette chair la géométrie du carrelage, c’est alors que je cesserais de la voir comme il est, où il est, à savoir : plus loin que tout lieu identique.[3] »        

Dans cette position de corps-voyeur, l’homme du journal est empreint d’une « grande fragilité intérieure », puisqu’il ne peut s’en remettre à une volonté extérieure pour assurer sa vision. Il a parfois l’impression qu’il est ce « trou par lequel semble s’engouffrer le monde qu’[il] connaît, gens et choses[4] ».

[1] Jean-Pierre Guay, Fragments, déchirures et déchirements, Montréal: Les herbes rouges, 2003, p.7.

[2] Ibid.

[3] Merleau-Ponty, L’oeil et l’esprit, Paris : Gallimard, coll. Folio/essais, 1964, p. ?

[4] Guay, Fragments, déchirures et déchirements, Montréal : Les Herbes rouges, 2004, p.9.

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