Folie (2005)

Les mots sont pervertis dans la folie. La parole est du coup ramenée à son caractère primitif : un cri d’appel pour la main de l’autre, une façon de ne pas aller encore plus profondément dans le trou de l’inconscience. « Reste là, touche moi, pour ne pas que je me noie », dit la parole du fou à la conscience de l’autre. Le contact de la main d’un tiers devient alors le représentant de cette conscience de soi dont le fou, encore à la limite de la raison, est à la recherche. Quoi de plus juste que cette parole de Foucault : « La guérison du fou est dans la raison de l’autre.[1] »

Quand le psychotique n’est en apparence plus de ce monde, il reste sa douleur qui le rappelle encore à la raison. Il faut se fier à elle. Si le paradis était psychotique, le fou n’aurait aucune raison de revenir de sa folie. Il n’atteint jamais le lieu de la jouissance suprême, c’est ce qui le sauve et le pousse à revenir de son voyage suicidaire. Car, il s’agit bien d’un suicide éveillé, d’une mort vivante, si je peux l’appeler ainsi, un évanouissement de la conscience de soi dont l’autre est le témoin. Le fou souffre de ne plus maîtriser ses gestes, de cette déraison qui le prend par surprise et dont il ne sait comment arrêter ses ravages, mais quelque part en lui ça jouit. Il jouit de voir l’autre si fasciné par cette démesure qu’il exprime, mais la souffrance est à la mesure de sa jouissance. Sa conscience est dans cette souffrance, elle n’est plus dans ses mots.

Les visions mystiques et les délires psychotiques sont deux états limites qui ne sont plus du domaine de la parole. Mais qu’est-ce donc que cette parole, que cette voix ? Sans la parole, l’être se confond avec le rien, avec l’absence de soi et en ce sens, il n’est pas. L’absence de maîtrise de soi n’est pas une absence de conscience de soi, mais bien plutôt l’ouverture de la conscience à ce qu’elle est en dehors d’une raison rationaliste ou volontariste.

« La folie est absolue rupture de l’œuvre ; elle forme le moment constitutif d’une abolition qui fonde dans le temps la vérité de l’œuvre ; elle en dessine le bord extérieur, la ligne d’effondrement, le profil contre le vide. L’œuvre d’Artaud éprouve dans la folie sa propre absence, mais cette épreuve, le courage recommencé de cette épreuve, tous ces mots jetés contre une absence fondamentale de langage, tout cet espace de souffrance physique et de terreur qui entoure le vide ou plutôt coïncide avec lui, voilà l’œuvre elle-même : l’escarpement sur le gouffre de l’absence d’œuvre.[2] »

Dans la folie, il n’y a plus de « je », d’où la difficulté d’arriver à en parler de l’intérieur de la parole du sujet. Quelque chose vient à la place de « je », mais il n’est pas étranger à soi. Mais qui parle alors ou crie ?

Rien, en lui, n’arrête le psychotique. Il ne sent plus ce malaise devant les mots qu’il lance, devant les gestes qu’il pose. Il n’a pas ce retrait nécessaire qui le fait hésiter dans la parole qui le saisit. Est-ce à dire que l’hésitation serait au cœur de la voix ? Je résiste parce que je sens le poids et la portée de chaque mot, de chaque geste que je laisse échapper. Je résiste à faire un pas, parce que quelque part, je me dis qu’il y a un danger à avancer.

 

 

[1] Michel Foucault, Histoire de la folie à l’âge classique, p.540.

[2] Ibid., p.556.

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