Le jeu de l’œuvre (2005)

Gadamer dans Vérité et méthode tente de définir l’essence de l’œuvre d’art. Il dit ceci : « Ce qui fait l’être véritable de l’œuvre d’art, c’est qu’elle devient l’expérience qui métamorphose celui qui la fait. Le subjectum de l’expérience de l’art, qui subsiste et perdure, n’est pas la subjectivité de celui qui la fait mais l’œuvre d’art elle-même.[1]» Ce que je mets dans l’œuvre est toujours plus que ce que je suis avec les autres. Je suis avec l’œuvre comme avec une part de moi étrangère. Je ne suis pas la même avant et après l’expression. Ce qui se jette en dehors de moi, je ne m’y reconnais qu’en partie.

Je ne suis pas totalement là quand je peins : une part de moi m’échappe toujours. J’y suis et je n’y suis pas, là, quand ça se fait. Je ne suis pas seulement devant l’œuvre, elle se joue de moi comme je joue avec elle. Ensemble, nous créons quelque chose qui nous dépasse l’un l’autre ; ensemble, nous nous perdons dans le jeu. Il y a un mouvement de va-et-vient entre moi et l’objet que je confectionne. Je ne construis pas, mais ça se construit avec moi. « Le mouvement de va-et-vient est si manifestement central pour la définition essentielle du jeu, qu’il est indifférent de savoir quelle personne ou quelle chose l’exécute. Le mouvement du jeu comme tel est, pour ainsi dire, dépourvu de substrat. C’est ici le jeu qui est joué ou qui se joue et il n’y a plus de sujet qui y joue. Le jeu est exécution du mouvement comme tel.[2]»

Ça se joue de moi, c’est-à-dire, ça fait de moi un être moins sérieux, qui s’est s’abandonné au faire. Il ne contrôle pas tout, il laisse le mouvement venir, comme un ruisseau qui coule et contourne les roches sur son chemin pour continuer vers l’avant malgré tout ce qui peut advenir. Gadamer poursuit : « Le propre du jeu est que ce mouvement soit non seulement dépourvu de but et d’intentions, mais également exempt d’efforts. Il se fait comme de lui-même. La légèreté du jeu qui, bien sûr, ne signifie pas nécessairement absence réelle d’effort, mais qui, phénoménologiquement, désigne seulement l’absence de tension, est subjectivement ressentie comme soulagement.[3] » Le jeu se poursuit sans que j’en sois nécessairement l’initiateur.

Mais pour qu’il y ait jeu, il faut qu’il y ait plus d’un acteur. Il ne s’agit pas qu’il y ait deux personnes, mais il doit y avoir deux termes. L’Autre peut et même doit être ce deuxième terme avec lequel je puisse jouer. Ainsi seulement, il peut y avoir mouvement de va-et-vient. Ces deux parties ne doivent pas rivaliser entre elles ou être en lutte l’une contre l’autre. Elles sont dans un mouvement qui tend vers la complétude, jamais réalisable, cependant, dans les faits. Heureusement, la complétude serait la folie.

Pour jouer, j’ai besoin de certaines règles, d’un certain cadre dans lequel je peux aller en liberté sans que je craigne pour autant y perdre pied. Ce cadre, je peux me le donner par un certain terrain de jeu. Le cadre est ici une voix que je tente de suivre. Je ne la connais pas à l’avance, mais je sais quand elle est là, quand je l’entends. Sur le coup, ce ton peut me surprendre ; en fait, il doit me surprendre, car le jeu implique toujours une certaine forme de risque[4]. C’est ce qui fait son attrait.

Je ne joue pas comme l’enfant, je joue avec une certaine visée, celle de présenter mon jeu à quelqu’un d’autre : un spectateur. Quand je peins, j’ai toujours à l’horizon cette perspective, bien que dans le faire je l’oublie parfois. Il ne saurait y avoir de jeu si, dans le faire, je n’oublie pas également qu’il y a un cadre. La règle, le cadre est aussi là pour être transgressé, c’est en cela que consiste le jeu.

Le jeu se fait, je suis seulement un intermédiaire par lequel il advient. Et ce jeu qui me dépasse est également présenté devant un tiers. Le tiers donne une consistance au jeu.

Parfois, je n’ai plus envie de jouer. Je voudrais que le jeu se présente comme vrai. C’est aussi le propre du jeu que de se faire oublier comme jeu. On dira même qu’à ce moment-là, le jeu est réussi, que l’expérience de l’art est devenue œuvre.

[1] Gadamer, H-G. (1996). Vérité et méthode. Paris: Éd. Du Seuil. p.120.

[2] Ibid., p.121.

[3] Ibid., p.122-123.

[4] Ibid., p.124.

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