La faille de l’extase (2005)

Travailler pour créer des petits espaces où le vide puisse exister, n’est-ce pas là quelque chose d’absolument inutile ? Je ne cherche pas Dieu, mais parfois, c’est tout comme. Pousser la logique jusqu’au bout, jusqu’à lire sainte Thérèse d’Avila, pourquoi pas.

Sainte Thérèse, bien qu’elle parle de son âme, c’est à son corps que je pense en évoquant son nom, en lisant ses mots. La description de l’ivresse qu’elle éprouve en priant le Seigneur se rapproche si près de l’état d’extase lié au plaisir qu’on ne peut qu’oublier ce Dieu auquel elle s’adresse pour ne retenir que l’effet de sa prière : le corps en émoi. Même si elle essaie de se convaincre que ce n’est que l’âme qui s’excite, on n’arrive pas à croire à cette séparation entre l’âme et le corps qu’elle voudrait maintenir pour la paix de sa conscience. C’est elle tout entière qui se remplit de bien-être : « Dans sa joie [celle de l’âme], elle est si pénétrée et si absorbée, qu’elle semble ne plus se posséder, et dans une sorte d’ivresse divine, elle ne sait plus ce qu’elle veut, ni ce qu’elle dit, ni ce qu’elle demande. Enfin, elle ne sait plus ce qu’elle est devenue, mais elle n’est pas hors d’elle au point de ne pas entrevoir ce qui lui arrive.[1] »

La matière n’est pas pleine, entièrement du moins, c’est creux quelque part en elle. Elle ne saurait se diviser en deux parties distinctes, mais elle ne saurait être Une. Il y a du manque partout en elle. Et ce manque ne se laisse pas remplir. Seulement, quelque fois, il peut devenir moins grand, d’où l’état d’ivresse qui prend parfois si près de celui d’angoisse. Pourtant ce qui vient remplir le vide, ce n’est pas quelque chose, une autre matière, c’est plutôt la matière elle-même qui prend de l’expansion et, en se dilatant, occupe un plus grand espace en soi. La matière se gonfle et s’anime, elle respire.

Sainte Thérèse d’Avila fut animée par une absence qu’elle croyait toute présence. Savait-elle que le vide était son Seigneur ?

 

[1] Sainte Thérèse d’Avila, Château de l’âme (chapitre IV), Édition Tchou, 1964.

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