Un désir sans objet (2005)

On m’a rappelé les tableaux de Klein. Un bleu et rien d’autre qu’un bleu pour faire une peinture et un peintre.

Dans le bleu Klein se trouve sédimenté, gravé, l’épaisseur d’expérience qui a mené l’artiste à sa création. Klein n’a pas eu besoin de recourir à des figures, la couleur a suffi pour porter le poids de sa parole, de l’événement. Tous les objets s’effacent dans le tableau pour faire place à la couleur, non pas du tableau, mais à la couleur devenue tableau. Est-ce que l’objet du désir de Klein a été le bleu ou bien un autre plus insoupçonnable qui dépasse le bleu unique qu’il a créé ?

Les gestes sans plus aucune couleur, dans leur plus grande radicalité, les gestes seulement, mais tracés quelque part, voilà la peinture que je cherche. Une peinture sans couleur et même sans noir, ni blanc. La trace que je fais devient un témoin de l’événement qui n’est plus, mais qui a eu lieu au moment du faire. Il ne reste que des témoins, ceux que je livre aux autres comme une preuve qu’il s’est bien passé quelque chose, dont ils n’auront rien d’autre qu’une trace.

Quand tout se sédimente dans le bleu de Klein, il ne reste que des témoins d’un événement passé dans ces gestes tracés. Et il ne s’est pas passé grand-chose justement : presque rien, puis tout dans ce rien ; un « manque à être » comme dirait Lacan. Il s’est passé que le temps s’est arrêté. Puis un vide s’est produit qui m’a permis de respirer un peu. Dans ce vide, j’étais peut-être bien puisque je n’ai pas vu le temps passer. Il y avait certainement un désir qui me portait, mais celui-ci n’avait plus d’objet et je n’ai cherché ni à en trouver un, ni à en créer un. Le geste du pinceau était plutôt là pour m’accompagner dans ce désir sans Idéal. Je retiens la quête. La trace sur la surface n’est plus une fin en elle-même, elle devient un pont pour aller plus loin que la relation en face à face du sujet désirant à son objet désiré. Elle est l’occasion d’un rapprochement avec l’essence du Désir, soit quand il n’a plus d’objet, un désir du Désir. Voilà pourquoi je me reconnais dans le sens de la prière dont parle sainte Thérèse d’Avila.

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La faille de l’extase (2005)

Travailler pour créer des petits espaces où le vide puisse exister, n’est-ce pas là quelque chose d’absolument inutile ? Je ne cherche pas Dieu, mais parfois, c’est tout comme. Pousser la logique jusqu’au bout, jusqu’à lire sainte Thérèse d’Avila, pourquoi pas.

Sainte Thérèse, bien qu’elle parle de son âme, c’est à son corps que je pense en évoquant son nom, en lisant ses mots. La description de l’ivresse qu’elle éprouve en priant le Seigneur se rapproche si près de l’état d’extase lié au plaisir qu’on ne peut qu’oublier ce Dieu auquel elle s’adresse pour ne retenir que l’effet de sa prière : le corps en émoi. Même si elle essaie de se convaincre que ce n’est que l’âme qui s’excite, on n’arrive pas à croire à cette séparation entre l’âme et le corps qu’elle voudrait maintenir pour la paix de sa conscience. C’est elle tout entière qui se remplit de bien-être : « Dans sa joie [celle de l’âme], elle est si pénétrée et si absorbée, qu’elle semble ne plus se posséder, et dans une sorte d’ivresse divine, elle ne sait plus ce qu’elle veut, ni ce qu’elle dit, ni ce qu’elle demande. Enfin, elle ne sait plus ce qu’elle est devenue, mais elle n’est pas hors d’elle au point de ne pas entrevoir ce qui lui arrive.[1] »

La matière n’est pas pleine, entièrement du moins, c’est creux quelque part en elle. Elle ne saurait se diviser en deux parties distinctes, mais elle ne saurait être Une. Il y a du manque partout en elle. Et ce manque ne se laisse pas remplir. Seulement, quelque fois, il peut devenir moins grand, d’où l’état d’ivresse qui prend parfois si près de celui d’angoisse. Pourtant ce qui vient remplir le vide, ce n’est pas quelque chose, une autre matière, c’est plutôt la matière elle-même qui prend de l’expansion et, en se dilatant, occupe un plus grand espace en soi. La matière se gonfle et s’anime, elle respire.

Sainte Thérèse d’Avila fut animée par une absence qu’elle croyait toute présence. Savait-elle que le vide était son Seigneur ?

 

[1] Sainte Thérèse d’Avila, Château de l’âme (chapitre IV), Édition Tchou, 1964.