Guay mon Chinois (2005)

« Le peintre chinois n’envisage pas la peinture comme un problème et n’est donc pas en quête de solutions, comme l’est le peintre européen ; encore moins conçoit-il la peinture comme un combat sans fin, ni chaque nouveau tableau comme une bataille à livrer, il ne voit même pas sa peinture, à vrai dire, confrontée à des difficultés. Mais il n’est de véritable peinture, à ses yeux, que celle qui vient toute seule ; ou, si la peinture est effectivement “difficile” reconnaît Guo Xi (S.H.L. p.27), c’est par tout ce qu’il faut justement de mûrissement et d’élévation intérieurs, de détente et de déprise, pour accéder à la facilité de ce laisser “venir”.[1] »

Je suis d’abord dans un esprit méditatif et puis quelques mots suffisent pour commencer.

En lisant Un enfant perdu dans la foule de Jean-Pierre Guay, j’ai l’impression de lire une parole très proche de celle que je cherche ici. Une voix incrustée dans la vie, mais avec une certaine distance qui permet que l’on ne reste pas pris dedans.

Dieu : peut-on le prier ? Je suis bien trop révoltée pour me laisser séduire par une telle utopie. Mais Guay a ce ton qui me laisse l’impression d’une désinvolture et d’un détachement si poussés que j’avoue l’envier. C’est comme s’il n’y avait plus rien qui puisse l’emballer, le déporter de lui-même, comme si toujours il avait les pieds enfoncés dans le sol, attachés à une pierre géante et, delà, il avait toute la liberté nécessaire pour dire tout ce qui n’a pas de mots pour se dire : un vide encombrant pour la vie moderne. Je n’arriverais pas à tenir si longtemps sur cette corde tendue entre ciel et terre, où il n’y a rien d’autre à faire que de regarder l’eau couler sur les rochers après la pluie. Et pourtant, c’est mon désir.

En entrant dans l’atelier, le monde est devenu un grand désert où il y de plus en plus de toiles qui m’entourent, mais dont j’oublie la présence. Les choses perdent leur opacité. Le pinceau est accroché au mur, je ne le vois plus ; la même impression pour mes tableaux. Ils sont là, ils font partie de moi et je vois plus loin qu’eux. Et plus loin, il n’y a rien. Je me suis dépouillée de toutes les représentations de projet, d’écriture, de savoir. Bref, je ne crois plus en rien de ce qui m’a été enseigné par ces livres abstraits que j’ai analysés avec tant de labeurs. Il ne me reste seulement que le goût de peindre et le goût d’écrire. Le devoir a disparu.

Combien de temps vais-je encore tenir dans cette situation si délicate et si proche de la mort au fond. Mourir n’a jamais été une solution envisageable, jamais. On a toujours le choix de tout remettre en question, sauf ce qui nous tient en vie. C’est la seule chose qui a de l’importance, la seule chose à dire à travers tous les détours qu’on emprunte dans les discours philosophiques. Mais se tenir si près de cette chose, en rester à elle, au souffle, puis-je continuer ? Il y a un automatisme qu’il faut éviter à tout prix dans ce genre de démarche. Quand ça fonctionne trop bien, c’est que quelque chose ne fonctionne plus.

Un obstacle se présente et tout le travail consiste à trouver une sortie pour aller plus loin. Le manque de résistance peut devenir lui-même une résistance qu’il faut savoir traverser. Ça, les Chinois, je ne sais pas s’ils y avaient pensé ?

Jean-Pierre Guay suit à la lettre ce que les Chinois proposent pour la peinture. Sa parole coule de source comme si aucune opacité ne faisait obstacle à l’absolu.

Pourtant, ce manque d’opacité est aussi une résistance à surmonter. La coïncidence du mot et de l’expérience n’advient jamais.

Je ne voudrais pas aller jusqu’à faire de l’écriture une fuite devant le réel. Fuir, c’est le danger constant qui me guette. Cesser d’exister, devenir mort-vivant et commencer à y prendre goût, par habitude, mais aussi par l’impression de liberté que cet état procure. On ne se délivre de rien en voulant habiter le rien.

Je ne peux pas ne pas désirer en parler tout de même. L’extase, elle dérange inévitablement. On ne sait plus qui on est, ni ce que l’on fait, ni où on va, mais on aime ça : être de nulle part. Tout perd de sa consistance, en apparence. Il faut que ça s’arrête un jour pour pouvoir recommencer plus tard.

[1] Julien, F. La grande image n’a pas de forme. Paris: Seuil.2003. p.244-245.

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