Ne déprendre de rien (2005)

Entre l’autre et moi, la coïncidence n’est jamais advenue.

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Je pense à lui, je ne l’appelle pas. J’écris plutôt. Peut-être que je ne lui lirai plus ces textes, peut-être que je les garderai pour moi, maintenant.

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Le fou n’est peut-être que celui qui refuse jusque dans la mort la construction.

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J’ai l’atelier comme mode de vie.

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Jean-Pierre Guay s’amuse comme un personnage, même s’il est réel. Quelle légèreté dans l’agonie !

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Je ne raconte rien ici. J’écris simplement des échappées.

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La cohérence vient de la liberté prise par rapport à ce fil qu’on voudrait tenir par-delà les écarts qu’apporte la vie.

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J’essaie en faisant de la fiction vraie.

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Je recommence à vivre en dehors de mes écrits. L’angoisse s’estompe peu à peu.

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Je ne crois pas aux histoires qu’on me raconte, je ne commencerai pas à en écrire ici.

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J’essaie de voir le fil qui me tient en vie.

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J’ai besoin d’une certaine fiction pour pouvoir toucher le réel.

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La construction, c’est le cadre que je me donne pour respirer.

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Ici, je suis à la fois seule et responsable de l’autre.

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Je suis un trou par où on voit l’origine et la fin en un seul regard.

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Je ne m’appartiens pas.

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Calme, enfin.

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En rester là pour aujourd’hui. Prendre le temps d’arrêter l’écriture. Ne dépendre de rien.

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Signe impossible et parfait (2005)

Recherche du signe pur.

Je désire toujours aller au-delà comme si en allant au-delà j’allais trouver l’énigme du secret. Mais au-delà, il y a toujours l’énigme.

À l’origine, le signe n’est plus. Il est signe du vide, signe impossible et parfait.

Derrière, la surface m’attire : là, quelque chose qui ne peut que me décevoir. Devant : une évidence que je désire.

Je me rapproche de mon sujet.

Dans tous les secrets se cachent une violence et un désir.

Cette violence n’est pas celle que l’on s’imagine, incrustée dans un événement : elle vient toujours de plus loin encore, de plus loin que soi.

Une peau avec les traces d’une violence innommable.

Secret de famille : secret d’un vide innommable.

Mes petites boîtes (2005)

J’ai lu les journaux de Jean-Pierre Guay en désordre. J’ai commencé par le journal Un enfant perdu dans la foule pour ensuite lire Maman ; après, je ne sais plus. J’ai entremêlé les dates et la lecture n’a pas été modifiée.

Je ne sais pas si Jean-Pierre Guay commence à dérailler ou bien à jouer. Dans Mon ex aux épaules nues, il ne marque plus seulement les dates, il indique également les heures de la journée où il écrit. Il prend également note du lieu où il commence à écrire, de ce qu’il mange, de l’itinéraire de ses promenades à l’instant où il les fait. Il insère des mots envoyés à des amis, des lettres qu’il reçoit. Le journal est devenu une obsession et l’écriture une aspiration à retenir le temps qui passe.

Je ne me suis jamais représenté un journal. D’ailleurs, on m’a aussi dit que c’était un carnet. Je ne sais pas ce que c’est. Dire que c’est un carnet peut momentanément me rassurer. L’identification rassure toujours quelque part, même si c’est une fiction. Dans un journal, surtout dans un journal intime, on s’attend à ce qu’il y ait des tabous avoués, des paroles interdites. Ici, j’écris pour apprendre à me taire avec l’autre. Je fais de petites boîtes, comme celles que je faisais enfant. C’est mon espace intime, là où l’autre ne peut venir me déranger. Elles sont essentielles tout simplement parce qu’elles m’aident à vivre. Je viens ici jouer avec mes boîtes dans mon carré de sable.

Un cadre pour mes secrets (2005)

J’ai commencé à peindre de petits tableaux sur un papier que je peux tenir dans ma main. J’ai fait des petits traits avec un petit pinceau. J’ai retrouvé ainsi le geste de l’écriture dans ma peinture et, du même coup, un cadre avec lequel travailler. Ce cadre est celui du secret.

DSC_9135Je n’écris rien qu’on puisse déchiffrer comme une lettre intime. Mes traits sont illisibles, sans signification. On peut simplement les sentir et s’imaginer un mouvement qui les traverse.

Aujourd’hui, en continuant à peindre mes petits tableaux, l’idée m’est venue de transgresser le cadre. J’ai continué le mouvement, par-delà la limite du papier, en levant mon pinceau. Je n’étais plus seulement dedans, j’étais aussi dehors. Les traits ont quitté le signe pour devenir des traces de quelque chose qui passe et disparaît.

En me donnant un cadre, et non en me le faisant imposer par une loi extérieure, j’apprends la limite et l’au-delà de la limite.

Ici, je ne dépends de personne. Je suis la seule à savoir quand je peux sortir du cadre et quand il y a la nécessité d’y revenir. J’évite à la fois le délire et la prison.

La berceuse dont j’ai envie (2005)

J’aurais envie d’écrire une berceuse, là, aujourd’hui. C’est peut-être la neige qui tombe…

Jean-Pierre Guay est encore plus écrivain quand il cesse de vouloir écrire et alors qu’il lui semble que plus rien n’est à écrire. En ces moments, l’écriture devient véritablement une échappée, elle est le chemin qui se trace. On oublie ce qui vient avant et après dans le temps, on vit tout à coup dans l’instant.

Écrire ou peindre, ce n’est pas sérieux, seulement nécessaire.

Naturel, sans construction, simple, au fond toujours une seule et même question : comment aller le plus directement à ce qui est signifiant en évitant les détours de la représentation ?

La photographie ne sera toujours qu’un subterfuge pour saisir ce qui ne se laisse pas saisir dans une image. L’appareil, à la place de l’œil, permet de retenir le temps. Mais la photographie donne aussi l’illusion de se voir le plus naturellement possible comme les autres nous voient quand on oublie qu’ils sont là devant ou derrière soi. Il arrive un moment où la construction se laisse oublier, comme si poussée à sa perfection, elle disparaissait devant le naturel. Naturel et construction ne sont plus séparables.

Il neige encore. Les mots sont lents à venir. Je ne veux pas réveiller l’enfant qui dort, juste m’en approcher le plus près possible pour suivre sa respiration. Et m’en inspirer.

Entre Guay et Julien (2005)

Jean-Pierre Guay a cette façon d’approfondir par la répétition d’une trace qui n’a l’air de rien.

Plutôt que de construire en s’élevant au-dessus du réel, il s’agit plutôt d’entrer à l’intérieur du mouvement continu de l’expérience et attendre de là que s’impose une parole. François Julien, en parlant de la pensée de Wang Fuzhi, le dit ainsi : « (…) l’invisible n’existe que comme principe de toute actualisation (en tant que li), au sein même du visible et non pas séparé de lui, et n’a donc d’autre réalité possible que dans le cadre du procès de transformation continu auquel est soumis le concret (…)[1] ».

Entre Julien et Guay, il y a l’écart de l’expérience. Quand Julien décrit de l’extérieur l’intrication du vide et du plein de la pensée chinoise, Guay m’y plonge de l’intérieur. Quand je lis le discours de Julien, discours de philosophe, je me retrouve devant la surface, quand je lis Guay, je m’y retrouve à l’intérieur. À l’intérieur du Journal de Guay, dans ce « je » intime, je rencontre le vide, l’absence, le souffle du vent, à l’extérieur de ce « je » ; dans le discours de Julien, je rencontre un plein opaque qui me résiste. Je cherche une voix quelque part entre les deux.

[1] François Julien, Procès ou creation, une introduction à la pensée des lettrés chinois, Paris : Seuil, 1989, p.111-112.

Guay mon Chinois (2005)

« Le peintre chinois n’envisage pas la peinture comme un problème et n’est donc pas en quête de solutions, comme l’est le peintre européen ; encore moins conçoit-il la peinture comme un combat sans fin, ni chaque nouveau tableau comme une bataille à livrer, il ne voit même pas sa peinture, à vrai dire, confrontée à des difficultés. Mais il n’est de véritable peinture, à ses yeux, que celle qui vient toute seule ; ou, si la peinture est effectivement “difficile” reconnaît Guo Xi (S.H.L. p.27), c’est par tout ce qu’il faut justement de mûrissement et d’élévation intérieurs, de détente et de déprise, pour accéder à la facilité de ce laisser “venir”.[1] »

Je suis d’abord dans un esprit méditatif et puis quelques mots suffisent pour commencer.

En lisant Un enfant perdu dans la foule de Jean-Pierre Guay, j’ai l’impression de lire une parole très proche de celle que je cherche ici. Une voix incrustée dans la vie, mais avec une certaine distance qui permet que l’on ne reste pas pris dedans.

Dieu : peut-on le prier ? Je suis bien trop révoltée pour me laisser séduire par une telle utopie. Mais Guay a ce ton qui me laisse l’impression d’une désinvolture et d’un détachement si poussés que j’avoue l’envier. C’est comme s’il n’y avait plus rien qui puisse l’emballer, le déporter de lui-même, comme si toujours il avait les pieds enfoncés dans le sol, attachés à une pierre géante et, delà, il avait toute la liberté nécessaire pour dire tout ce qui n’a pas de mots pour se dire : un vide encombrant pour la vie moderne. Je n’arriverais pas à tenir si longtemps sur cette corde tendue entre ciel et terre, où il n’y a rien d’autre à faire que de regarder l’eau couler sur les rochers après la pluie. Et pourtant, c’est mon désir.

En entrant dans l’atelier, le monde est devenu un grand désert où il y de plus en plus de toiles qui m’entourent, mais dont j’oublie la présence. Les choses perdent leur opacité. Le pinceau est accroché au mur, je ne le vois plus ; la même impression pour mes tableaux. Ils sont là, ils font partie de moi et je vois plus loin qu’eux. Et plus loin, il n’y a rien. Je me suis dépouillée de toutes les représentations de projet, d’écriture, de savoir. Bref, je ne crois plus en rien de ce qui m’a été enseigné par ces livres abstraits que j’ai analysés avec tant de labeurs. Il ne me reste seulement que le goût de peindre et le goût d’écrire. Le devoir a disparu.

Combien de temps vais-je encore tenir dans cette situation si délicate et si proche de la mort au fond. Mourir n’a jamais été une solution envisageable, jamais. On a toujours le choix de tout remettre en question, sauf ce qui nous tient en vie. C’est la seule chose qui a de l’importance, la seule chose à dire à travers tous les détours qu’on emprunte dans les discours philosophiques. Mais se tenir si près de cette chose, en rester à elle, au souffle, puis-je continuer ? Il y a un automatisme qu’il faut éviter à tout prix dans ce genre de démarche. Quand ça fonctionne trop bien, c’est que quelque chose ne fonctionne plus.

Un obstacle se présente et tout le travail consiste à trouver une sortie pour aller plus loin. Le manque de résistance peut devenir lui-même une résistance qu’il faut savoir traverser. Ça, les Chinois, je ne sais pas s’ils y avaient pensé ?

Jean-Pierre Guay suit à la lettre ce que les Chinois proposent pour la peinture. Sa parole coule de source comme si aucune opacité ne faisait obstacle à l’absolu.

Pourtant, ce manque d’opacité est aussi une résistance à surmonter. La coïncidence du mot et de l’expérience n’advient jamais.

Je ne voudrais pas aller jusqu’à faire de l’écriture une fuite devant le réel. Fuir, c’est le danger constant qui me guette. Cesser d’exister, devenir mort-vivant et commencer à y prendre goût, par habitude, mais aussi par l’impression de liberté que cet état procure. On ne se délivre de rien en voulant habiter le rien.

Je ne peux pas ne pas désirer en parler tout de même. L’extase, elle dérange inévitablement. On ne sait plus qui on est, ni ce que l’on fait, ni où on va, mais on aime ça : être de nulle part. Tout perd de sa consistance, en apparence. Il faut que ça s’arrête un jour pour pouvoir recommencer plus tard.

[1] Julien, F. La grande image n’a pas de forme. Paris: Seuil.2003. p.244-245.