Nue (2005)

C’est très froid, seulement des murs. Les angles de l’atelier apparaissent plus carrés qu’à l’habitude, l’aspect feutré, enveloppant de la pièce a disparu. Mes grands tableaux avec leur papier translucide créaient autour de moi cette membrane réconfortante dans laquelle j’allais me réfugier pour échapper à l’angoisse. Ils ne sont plus là. Je reste. Nue.

Quand je crois que l’œuvre n’est qu’un restant de l’événement, c’est une illusion, bien que l’impression soit juste au moment de l’engendrement. Je me suis mise totalement dans ces tableaux sans m’en rendre compte. C’est dire que j’y étais jusqu’au cou, jusque par-dessus la tête devrais-je dire. Je n’ai rien vu venir.

« Devant un Dubuffet, un Julian Schnabel, un Polke, un Soutter ou un Kandinsky, je suis devant quelqu’un, devant les traces d’un danseur passé par là[1] ». J’y reconnais si bien le chemin suivi que j’en suis venue à croire que la danse terminée, le pinceau déposé, je n’étais déjà plus là. Dans ce passage, je n’avais laissé qu’une marque anodine.

Pendant que mes tableaux sont sur le chemin de l’exposition, l’écriture pourrait-elle prendre place sur mes murs ? Habiller l’espace de l’écriture, elle ne saurait le faire de la même façon que la peinture.

L’écriture ne remplace pas mes tableaux.

Être nue, c’est se sentir dépouillé de soi.

[1] Valère Novarina, Devant la parole, Paris : P.O.L., 1999, p.64.

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L’aveu d’une exposition (2005)

Je vais montrer mes tableaux, les laisser vivre en dehors de mon atelier, dans un lieu de passage que les gens traversent pour aller danser : une manière d’apprivoiser le contact de mon intimité avec le regard social.

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Une vue de l’exposition su studio Bizz en 2005.

Je vis l’exposition comme l’aveu d’un secret que je crois bien réel, mais qui me semble détaché de moi.

Ce secret est vide d’image, de représentation.

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Une vue de l’exposition su studio Bizz en 2005.

Le tableau ne représente rien, sinon cette absence d’image. Le secret est bien là, il n’est dans aucun souvenir perdu.

Comme si la peinture était l’expression d’une intériorité cachée dont il faudrait à tout prix se délivrer pour la donner à l’autre.

L’exposition : l’aveu d’un dépouillement de toute forme de confession.

Je n’ai rien à confesser. Je vais montrer mes tableaux pour apprivoiser ce vide que leur absence laisse dans mon atelier.

Ce sera, je crois, un spectacle très tranquille, très intime. Je m’impose avec retrait.

Du dehors ou du dedans? (2005)

Dans un entretien avec Maurice Benhamou, le peintre Frédéric Benrath raconte ceci : « J’ai besoin d’éprouver le vide, de le creuser sans cesse, de le faire transiter par le pigment. Pour que vous ressentiez cet espace plastique, il me faut d’abord avoir dépouillé la peinture de tous ses artifices, l’avoir dénudée. C’est, si je puis dire, dans l’addition de toutes les soustractions que l’œuvre, peut-être, se révélera. Parfois cela tient d’un travail de funambule qui n’est rien d’autre qu’un rapport au vide.[1] »

La peinture est un espace non pas de plus en plus plein, mais de plus en plus vide. La quête trouve un sens en elle-même. Peindre non pas quelque chose, mais peindre pour détourner de soi l’objet.

Je me suis mise à peindre des traces, de plus en plus simples, de plus en plus essentielles, je les ai même peintes sans couleur, pour aller plus justement à elles. Quelle résistance ai-je encore sur mon chemin pour que le mouvement trouve son sens ? Le dépouillement, la soustraction ne peuvent avoir de sens en dehors d’un processus. Sinon, à quoi bon parler de dépouillement ?

Le désir me vient d’une limite, d’un cran d’arrêt qui me donne envie d’aller plus loin derrière, même si derrière il y encore le vide. Comment retrouver le plein du sein du vide, sans revenir à un objet devant soi comme à un maître que je voudrais tantôt suivre, tantôt combattre. Problème oriental. Je cherche le plein comme une bouée dans cette mer infinie de blanc où je flotte sans plus de direction.

La bouée me vient-elle du dehors ou du dedans ? À moins que ce ne soit de la rencontre inusitée et toujours réconfortante de ces deux dimensions en apparence irréconciliables. Quand je peux trouver une lecture qui semble me dire cette parole que je sentais confusément en moi, alors je trouve non pas un objet, plutôt une surface sur laquelle travailler. Une surface qu’il me faut ensuite trouer de traces, de mots.

J’accumule les vides devenus traces pour créer un plein vidé d’opacité.

[1] Frédéric Benrath, Paris : Galerie États d’arts, Montréal : Galerie Simon Blais, 2000, p.17.