Dessiner sa prière (2005)

« La prière est une place marquée en chacun de nous. En toi, en moi, en eux, en chaque animal, il y a toujours quelque chose qui reste à la place de la prière, en attente, car ici-bas, dans l’animal, la prière attend. »[1]

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Chorégraphie 4, 2005. Médium sur papier mylar. 183cm x 53cm. Photo: Guy L’heureux.

Je retiens de la prière d’autrefois le rituel, l’état de recueillement. Je cherche le moment où le faire s’arrête pour laisser place à un autre mode d’action : une passivité agissante. Au lieu d’intervenir dans le monde, je crée des trous par où les mots perdent leur opacité.

Je viens à l’atelier pour quitter les autres et peut-être risquer de me sentir pleine quelques instants : non pas remplie de quelque chose, d’une présence ou d’un événement, me sentir seulement pleine de rien, pleine seulement avec rien qui vient après, à la suite…

Je prends mon pinceau, plus le moment est propice et plus j’oublie les contours et la forme que je suis en train de peindre. Je porte toute mon attention à ce qui sort de moi et dont j’ignore si c’est rouge ou blanc, si c’est juste ou non ; c’est une rage simplement, un mouvement très rapide qu’il ne faut surtout pas retenir, mais seulement essayer de contrôler dans une direction qui fasse sens, un mouvement vers l’avant qui tient le lien avec ce qu’il y a derrière. Cette envolée peut prendre une heure, deux heures, trois heures, elle doit absolument arriver à son terme avant que je quitte l’atelier. Un seul jet, avec des interruptions, auxquels j’accorde toute mon attention. Plus le geste prend de l’assurance, moins je me sens distincte de mon pinceau et de la trace que je fais sur le papier. Ça se fait et je ne suis plus là, devant, à regarder ce que je fais ou ce que je suis.

Il y a le faire et puis c’est tout. Moi, je ne suis rien, là, quand ça se fait, je ne suis que passage.

J’ai l’impression qu’il ne se passe rien au-dehors. Les paroles ne sont que des prétextes pour me permettent d’habiter un vide qui parfois me fait souffrir, parfois me conduit dans un état d’extase qu’aucune parole n’arrive à saisir.

On consomme pour cesser de sentir le rien que nous sommes tous au fond.

Quand je viens ici, à l’atelier, le dimanche, je refais tranquillement le chemin d’un pèlerinage, toujours le même, le seul que je connaisse, celui que j’ai inventé à partir d’une expérience très simple et très ordinaire. Je ne prie pour personne et ne demande rien à Dieu, je prie simplement en écrivant le vide et pour cesser de souffrir pour rien.

Arrive alors toujours un moment où il y a un état de bien-être qui s’installe. Mais il vient de rien. C’est comme ça. J’ai soif de bien-être, mais je ne fais rien d’extraordinaire pour y parvenir : je prends seulement un papier et un crayon ou encore un papier et un pinceau, c’est à peu près la même chose, maintenant. Je me rends à l’atelier et trouve là une façon d’arrêter le temps qui passe. Être là, avec le rien, pour rien.

[1] Valère Novarina, Devant la parole, Paris : P.O.L., 1999, p.31.

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