Un silence gris (2005)

Je parle, je laisse des traces sur le papier, avec un pinceau ou avec des mots. Ces traces vont rejoindre le silence. Je lance au hasard une voix dans le vide, elle s’élance vers l’avant, vers un lointain, un point de fuite.

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Chorégraphie 8, 2005. Médium acrylique sur papier mylar. 263cm x 53cm. Photo: Guy L’Heureux.

La parole ne s’adresse à personne et à tout le monde.

Peu importe les sujets de conversations, ils m’ennuient tous, comme si le désir s’était éteint tout d’un coup. Il me reste l’indifférence.

Mais où suis-je ? Il ne se passe rien, il ne se dit rien là où je suis aujourd’hui. Je ne peux me résoudre à rester sans rien faire. Je cherche à passer avec le temps en écrivant ou peignant, sans remplir le vide. L’habiter seulement pour en dégager un sens.

Je ne m’évade pas, je reste là, le plus longtemps possible, dans cette absence de communication.

Je ne rêve pas pour sortir du réel, je rêve pour revenir au réel avec une plus grande acuité.

Si la parole n’était que cela au fond… La profondeur dans la surface et non derrière comme on l’a imaginée à la Renaissance.

Les mots semblent hésiter, je scrute la vérité de cette hésitation.

Entre le blanc et le noir, pas de contraste éclatant, seulement des nuances subtiles auxquelles je porte attention gravement assise dans mon fauteuil à l’atelier. Les gris sont plus difficiles à porter.

J’ai voulu effacer l’opacité des traits en les faisant transparents ; je retrouve l’opacité de la surface.

J’efface tout ce qui pourrait me distraire de mon propos.

Arrêtée. Je ne vois que ce qui est devant moi. Delà, je n’aperçois personne.

Laisser faire peut conduire à une dérive interminable et un coup de force peut brusquer les choses. Je pensais bien qu’aujourd’hui serait différent, mais non, le même état de platitude, de neutralité face aux choses. Ce silence qui traverse les conversations animées, ces discours vides lancés au hasard pour remplir les trous.

François Julien raconte dans ses entretiens la prolifération des discours et l’impossibilité des véritables conversations dans la Chine maoïste. Quand on lui demande pourquoi il est resté en Chine à cette époque, il répond que là seulement il a pu sentir les silences, la force du non-dit. En me rapprochant imaginairement de la Chine, ma parole retrouve le manque dont elle a besoin pour commencer.

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