Pour un « Je » (2005)

« Moi » ne m’intéresse pas. Il m’ennuie. L’éviter m’est difficile puisque tout semble tourner autour de lui. Le repousser pour faire quoi ? Écrire au neutre, avec un « on » plein d’hypocrisie ? Les philosophes affirment un « je » au centre de la pensée tout en ne cessant de l’effacer dans l’écriture. Voilà une entreprise bien trompeuse. Le « on » cache très souvent un faux rapport à l’universel. Entre le « moi » et le « on », il y a « je ».

« Je » court dans l’ombre, il avance à tâtons. Il palpe plus qu’il ne voit. L’horizon qui s’ouvre devant lui s’arrête bien souvent à ses pieds. Sa vision, s’il en a une, reste incertaine. Il hésite, oui, il hésite. C’est bien souvent le seul nom qui lui colle à la peau : le doute. Il résiste aux grandes déclarations qui prétendraient régler du revers de la main les contradictions, les incomplétudes, les répétitions, le sort de l’humanité. Sa parole cherche à rester au plus près du quotidien de l’événement sans s’y laisser emprisonner.

C’est pourquoi j’hésiterais… (encore une fois ici, rien à faire, je reprends mon « je »), j’hésiterais à écrire un journal. Mon histoire est futile et n’a d’intérêt que si elle me permet d’aller plus loin que les faits. En faire abstraction, cependant, me placerait dans un lieu quelconque que je résiste tout autant à occuper. Partir de quelques préoccupations, souvenirs pour tenter d’aller plus loin. Mais plus loin, où est-ce ?

Je cherche à rester plus près de moi. Mais « moi » m’intéresse-t-il ? La pensée suit mes humeurs, ma vie. Le journal n’est pas si étranger, en fait, à cette manière d’écrire.

Est-ce par pudeur que j’évite le journal ? Il est vrai que j’ai toujours été très pudique. Dévoiler mon corps et mes pensées intimes au public me demanderait beaucoup d’aveuglement. Et aveugle je ne le suis que par accident, jamais volontairement. C’est toujours par accident que quelque chose s’écrit. Or, si rien ne se dévoile, rien ne se dit : la voix reste inerte, morte. Une perte de pudeur accompagnée d’un oubli de soi est nécessaire pour que quelques bribes de soi se frayent un chemin vers l’autre. Me laisser voir par en dedans, c’est le risque.

Je fais certainement quelque chose, mais je sais de moins en moins ce que c’est. Puis, je me dis que finalement je suis dans un chemin « de travers ». J’essaie, alors que le fou croit avoir enfin trouvé le fin mot de l’histoire. S’il y a une histoire dans ce que je fais, je l’ignore. L’important, c’est de ne jamais perdre le fil qui me rattache au réel de l’événement et qui me laisse en même temps partir de là, pour être un peu.

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