Fragment d’une expérience de l’œuvre (2004)

Je ne saurais dire ce qui me porte au moment où ça arrive, où ça se produit, je n’y suis pour rien. Et pourtant, je me suis préparée longuement en me réchauffant la main par quelques gestes calligraphiques, en dansant aussi parfois sur une musique qui porte le rythme de ce que je ferai ensuite avec le papier. Le réchauffement terminé vient ensuite le moment de remémoration de la chorégraphie de gestes du pinceau que j’ai d’abord créée à partir d’un fragment de solo de danse visionné sur une cassette vidéo. Je la reprends, la refais pour qu’elle devienne presque une habitude, un mouvement naturel de la main. Cette répétition me fait entrer tranquillement dans la danse à venir, mais elle ne peut être encore. Je suis soumise aux signes devant moi, ne pouvant les oublier pour pouvoir les réinventer dans l’interprétation.

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Sans titre, 2004. Acrylique sur papier mylar. 244cm x 53cm. Photo: Guy L’Heureux.

La chorégraphie de signes se divise en plusieurs segments qui se distinguent les uns des autres, mais qui font partie d’un tout qui les unit l’un à l’autre dans une seule continuité. L’important c’est d’apprendre chacun de ces segments dans leur rapport avec les autres. Ce sont ces liens d’un geste à l’autre qui font la danse du peintre. Entre chaque segment de chorégraphie, il est essentiel que les soulèvements du pinceau portent également le sens du mouvement général, sinon la danse n’est plus, le souffle est coupé. Une fois chaque segment appris, intégré dans le corps du peintre dans l’ordre qui lui revient dans la suite chorégraphique, il faut ensuite les faire vivre les uns à la suite des autres dans un seul mouvement de manière à ce que le geste commencé ne s’arrête qu’au dernier segment de la chorégraphie. Les pauses ne sont jamais une absence du peintre, mais sa présence dans un au-delà de la trace qui donne la qualité à la tombée du pinceau sur le papier. Quand le souffle prend son envol, il ne cesse qu’au bout de la chorégraphie. Les inspirations et les expirations font vivre le geste de peintre d’un seul élan qui n’admet pas d’arrêt.

Comme une écriture, la chorégraphie part du haut et descend vers le bas ou alors elle part de la gauche pour tendre vers la droite. La trace suit un mouvement linéaire, comme le geste de l’écrivain, mais le geste du pinceau va-et-vient, tourne, rebondit, se suspend au-dessus du sol comme le danseur. Il n’y a aucun geste insignifiant, même les allées et venues du pinceau dans l’encre et dans l’eau sont porteuses du sens de la chorégraphie, donc intégrées à l’oeuvre. L’œuvre devient véritablement un événement, une danse de l’engendrement. Elle ne saurait se réduire à ce qui se dépose sur le papier.

Quand l’œuvre commence, je ne suis plus en maîtrise de ce qui advient, bien que je sache pertinemment où je dois me rendre. Dans l’exécution, dans l’événement de l’œuvre, surtout, j’évite de tomber dans les habitudes, les réflexes que j’ai développés au cours de l’apprentissage de la chorégraphie. Je fais l’œuvre comme si je faisais le mouvement pour la première fois, comme jamais plus il ne pourra se faire. Il y a un oubli de la chorégraphie, il n’y a plus qu’un geste qui commence et qui se poursuit jusqu’à l’épuisement de l’inspiration. Dans cet instant du surgissement de l’œuvre, je ne suis plus celle qui danse, je deviens la danse. Je suis en fusion avec la trace sur le papier. Elle n’est pas devant moi, mais en moi comme je suis en elle. La trace se fait, elle n’est pas encore figée dans une mémoire, un signifiant. Dans l’oeuvre, la trace fait partie intégrante de la danse, elle s’oublie comme trace, comme marque. De même, je m’oublie, je cesse d’être moi, pour être tout simplement mouvement. Quelque chose se fait dans un faire voué à disparaître, l’œuvre comme un geste originaire pense en revivant une origine à jamais perdue. Ce qu’il reste de l’œuvre ne peut qu’être un résidu, un restant de cette fusion dans l’altérité soit une trace inscrite, fixée sur papier. Il ne reste de l’œuvre que le signe d’une poussée qui ne pourra être retrouvée, qui ne pourra jamais être transmissible à l’autre. L’engendrement qu’est l’œuvre est une véritable jouissance de l’être, pour reprendre l’expression de Lacan, qui ne concerne personne d’autre que l’interprète-peintre, n’appartient à personne et ne peut se communiquer à personne. Une fois l’événement passé, terminé, la trace du pinceau retrouve sa place d’objet, et je me retrouve à nouveau comme sujet devant elle. L’expérience de l’œuvre échappe à la peinture et ce qui reste d’elle s’éloigne à l’horizon devenant une étrangeté dans laquelle je ne saurais vraiment me reconnaître. Il y a un reste et c’est ce qui demeure accessible à l’autre.

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