Hésitation d’une trace (2005)

Je repense à ce rouge coquelicot. Puis avec le rouge, au blanc intégré dans ma peinture cet automne.

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Chorégraphie 6, 2005. Médium sur papier mylar. 236cm x 53cm. Photo: Guy L’Heureux.

Quelqu’un m’a dit que le rouge et le blanc étaient les couleurs du deuil pour les Chinois. Je ne savais pas. Il s’agit toujours de se dépouiller de quelque chose, de perdre ce à quoi on tient comme une garantie de sa sécurité pour peindre, pour écrire.

J’hésite à quitter ce rouge et ce blanc, je sens que je n’aurai pas le choix.

Les remplacer par une trace transparente qui se fonde avec la translucidité du papier, c’est le nouveau chemin que je pourrais emprunter. Je perdrais la trace opaque pour trouver une trace invisible devant laquelle le spectateur ne peut que se mettre en mouvement cherchant les traces du pinceau.

C’est par-delà l’opacité, la résistance, qu’on peut rejoindre la transparence.

Alors que devant les traces rouges et blanches, on voudrait reconnaître dans les traits une calligraphie chinoise ou arabe ; dans les traces transparentes, la calligraphie, comme signe, perd de son emprise et fait apparaître davantage le mouvement qui est à l’œuvre. On cherche moins le texte de la peinture, que son surgissement.

Le chemin à suivre se fait de l’intérieur d’une pratique, d’un sentiment, d’une nécessité qui dépasse toute forme d’explication théorique. Revenir à l’écriture, revenir à la peinture. J’hésite, je veux rester dans l’hésitation.

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Dépouilleuse (2005)

« N’être rien. Ne rien voir devant soi. Ni derrière, d’ailleurs. L’enchaînement par le vide. Une touffe d’herbe au milieu du gravier. Rien ne bouge que la brise elle-même, une brise trop chaude pour remuer quoi que ce soit. Où suis-je. En quelle partie de mon corps me suis-je tapi. Nulle part. Je suis là, sans autre choix que d’y être. Le jour, la nuit : quelle différence.[1] »

Extrait du Journal de Jean-Pierre Guay

 

Le silence est toujours habité par quelques présences. Dans ces instants de suspension, le temps semble courir sans soi.

Se retrouver dans un lieu non localisé dans l’espace géométrique, un lieu dont les frontières sont sans cesse remises en question. L’atelier, quand il quitte les murs opaques qui le cadrent dans un espace identifiable, devient l’ailleurs qui revient me visiter chaque fois que je me retrouve seule, à l’extérieur, à l’intérieur, quelque part entre les deux. L’atelier est un nom pour décrire un espace qui traverse la surface du réel, sans pour autant se cacher ailleurs que dans cette surface, un espace où l’on ne se sent nulle part et complètement là, présent à cet univers. Je suis quelqu’un pour aussitôt l’oublier, me dissoudre dans le cours des événements sans y perdre la raison. Écrire. Une trace. Je ne construis rien, je ne détruis rien. Je laisse les mots ou les gestes venir, se déposer, là. Je viens me dépouiller.

Venir chaque jour rencontrer ce vide et se dépouiller d’un trop-plein d’existence, même quand la journée semble vaine et sans couleur, grise comme le ciel à l’automne.

Il n’y aurait pas un non-être qui s’opposerait à l’être, il n’y aurait qu’un vide et un plein qui s’entrecroiseraient. Le vide n’est pas rien. Il serait l’espace ouvert qui permet au chemin de continuer et de prendre des allures inattendues.

Parfois, les pensées sont arrêtées. Quand j’écris dans cet état d’absence, j’écris mes meilleures pensées : celles que j’ai habitées jusqu’au bout.

Évidence : voilà un mot que je n’aurais jamais pu écrire en étant devant la philosophie et non en elle. Je ne suis qu’une dépouilleuse.

La question de la fin rejoint inévitablement la question de l’origine, l’une et l’autre n’étant au font qu’une seule et même question : entre les deux, des traces, des résistances qui nous font désirer.

[1] Jean-Pierre Guay, Fragments, déchirures et déchirements, Montréal : Les Herbes rouges, 2003, p.83.

L’Autre (2005)

« Au regard de nos préoccupations,(…) la prière semble être une perte de temps. Ce que nous croyons devoir faire paraît bien utile. Remplir le temps ou satisfaire à un rendement nous ˝ comble ˝ davantage. Ce remplissage est une sorte de gourmandise. Il satisfait l’amour-propre. Il occupe l’ouverture à l’esprit. Cette ouverture que nous ne pouvons imaginer que comme trou ou comme vide, nous l’évitons. Elle ne saurait être signifiée dans la série de nos représentations que par un manque, une ponctuation ou une scansion : un ennui, un blanc, un silence, un ˝  manque à être ˝ dont Lacan dira qu’il est le signifiant de l’Autre. L’évitement de ce suspens est pourtant ce qui ôte au temps son caractère de durée subjective, de rythme ou d’attente désirante. La vie est alors encombrée d’une complétude qui étouffe, d’un trop. Trop à faire, trop à dire. Le temps est trop plein. La chute de l’imaginaire d’un temps vide ou d’un trou qui serait à remplir, nous l’éprouvons comme une perte que Thérèse estime très avantageuse. Elle l’est, en effet, car elle marque l’ouverture du temps à la présence, ce dont tous ceux qui aiment ont l’expérience. C’est le temps du désir.[1] »

 

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Chorégraphie 5, 2005. Médium sur papier mylar. 213cm x 53cm. Photo: Guy L’Heureux.

Faire des gestes qui laissent leurs traces sur un papier me permet d’être moins seule dans ma solitude. Comme je ne prie aucun Dieu, j’ai besoin d’un Autre pour m’accompagner dans mes prières dansées au pinceau. Les traces que je fais sur mon papier me rappellent l’existence de l’Autre par l’altérité qu’elles manifestent. Pour être avec moi, j’ai besoin d’un Autre, sinon je sombre dans le délire. Mais qu’est-ce que l’Autre ? Signifiant d’un « manque à être » dit Lacan. Quand je suis dans le vide, je me raccroche à un au-delà, qui n’est pas au-delà de moi. Ce n’est pas Dieu, mais quelque chose de Dieu le rappelle. L’Autre n’est pas une Présence à laquelle je pourrais donner un nom, Dieu par exemple. Si Dieu a quelque chose à voir avec l’Autre, c’est en tant que déporté de l’Objet idéal qui viendrait me combler, soit totalement désindividualisé. L’Autre, c’est la trace du vide qui me rappelle que l’Un n’est pas Tout Un, qu’il est traversé d’une altérité. Si je peux trouver agréable et même jouissif de ne me trouver en face d’aucun Objet auquel me raccrocher, aucune parole excitante pour venir me remplir, c’est que quelque part, je ne m’enfonce pas dans le rien et qu’au contact du vide une perche m’est tendue et je me tiens en alerte, en ouverture. Je continue, grâce à l’Autre, de désirer et d’être déportée de moi. Les traces sur le papier qui accompagnent ma prière sont les mains nécessaires qui m’empêchent de plonger en moi-même et de perdre le contact au réel. Ces mains ne m’appartiennent qu’en partie. Elles sont issues de mon corps, sans pour autant être miennes. Elles ne sont pas non plus le produit d’une puissance divine. Elles viennent quand je prends conscience de mon lien avec l’Autre en l’autre. L’ami, même s’il peut m’accompagner dans cette quête, ne pourra jamais être l’Autre qui me permet de trouver un espace de liberté, sans Objet à l’horizon. La parole de l’ami ne peut qu’être l’occasion d’une pensée qui, de retour à l’atelier, me fera écrire ou peindre une trace qui me mettra en rapport avec un vide. Ce vide ne vient jamais seul, il vient avec le désir, un désir qui par nature n’a pas d’Objet, un désir de l’Autre. L’ami doit rester la limite dont j’ai besoin pour ne pas me faire aspirer par le rien.

 

 

[1] Denis Vasse, Le temps du désir, essai sur le corps et la parole, Paris : Seuil, 1997, p.76.

Dessiner sa prière (2005)

« La prière est une place marquée en chacun de nous. En toi, en moi, en eux, en chaque animal, il y a toujours quelque chose qui reste à la place de la prière, en attente, car ici-bas, dans l’animal, la prière attend. »[1]

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Chorégraphie 4, 2005. Médium sur papier mylar. 183cm x 53cm. Photo: Guy L’heureux.

Je retiens de la prière d’autrefois le rituel, l’état de recueillement. Je cherche le moment où le faire s’arrête pour laisser place à un autre mode d’action : une passivité agissante. Au lieu d’intervenir dans le monde, je crée des trous par où les mots perdent leur opacité.

Je viens à l’atelier pour quitter les autres et peut-être risquer de me sentir pleine quelques instants : non pas remplie de quelque chose, d’une présence ou d’un événement, me sentir seulement pleine de rien, pleine seulement avec rien qui vient après, à la suite…

Je prends mon pinceau, plus le moment est propice et plus j’oublie les contours et la forme que je suis en train de peindre. Je porte toute mon attention à ce qui sort de moi et dont j’ignore si c’est rouge ou blanc, si c’est juste ou non ; c’est une rage simplement, un mouvement très rapide qu’il ne faut surtout pas retenir, mais seulement essayer de contrôler dans une direction qui fasse sens, un mouvement vers l’avant qui tient le lien avec ce qu’il y a derrière. Cette envolée peut prendre une heure, deux heures, trois heures, elle doit absolument arriver à son terme avant que je quitte l’atelier. Un seul jet, avec des interruptions, auxquels j’accorde toute mon attention. Plus le geste prend de l’assurance, moins je me sens distincte de mon pinceau et de la trace que je fais sur le papier. Ça se fait et je ne suis plus là, devant, à regarder ce que je fais ou ce que je suis.

Il y a le faire et puis c’est tout. Moi, je ne suis rien, là, quand ça se fait, je ne suis que passage.

J’ai l’impression qu’il ne se passe rien au-dehors. Les paroles ne sont que des prétextes pour me permettent d’habiter un vide qui parfois me fait souffrir, parfois me conduit dans un état d’extase qu’aucune parole n’arrive à saisir.

On consomme pour cesser de sentir le rien que nous sommes tous au fond.

Quand je viens ici, à l’atelier, le dimanche, je refais tranquillement le chemin d’un pèlerinage, toujours le même, le seul que je connaisse, celui que j’ai inventé à partir d’une expérience très simple et très ordinaire. Je ne prie pour personne et ne demande rien à Dieu, je prie simplement en écrivant le vide et pour cesser de souffrir pour rien.

Arrive alors toujours un moment où il y a un état de bien-être qui s’installe. Mais il vient de rien. C’est comme ça. J’ai soif de bien-être, mais je ne fais rien d’extraordinaire pour y parvenir : je prends seulement un papier et un crayon ou encore un papier et un pinceau, c’est à peu près la même chose, maintenant. Je me rends à l’atelier et trouve là une façon d’arrêter le temps qui passe. Être là, avec le rien, pour rien.

[1] Valère Novarina, Devant la parole, Paris : P.O.L., 1999, p.31.

L’éthique du créateur (2016)

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Titre à venir…, 2016. Acrylique sur toile. 51cm x 51cm. Photo: Paul Litherland.

Y a-t-il une éthique du créateur? Si oui, elle ne peut qu’être fondée sur le désir, non pas le désir pour tel ou tel objet dont on pourrait se satisfaire, ce serait là le confondre avec le besoin, mais ce désir sans objet identifiable qui ne se satisfait jamais de rien mais qui appelle continuellement un avenir. Ne pas céder sur ce désir, pour reprendre une formule de Lacan, serait à la source de la création quand elle est éthique et non pas un produit destiné à promouvoir l’ego de l’artiste. Quand le créateur cède sur son désir, l’art cesse d’être éthique, il n’y a plus de désir, il n’y plus d’art.

« L’art de TW [Cy Twombly] − c’est là sa moralité − et aussi son extrême singularité historique − ne veut rien saisir ; il se tient, il flotte, il dérive entre le désir − qui, subtilement, anime la main − et la politesse, qui lui donne congé ; s’il fallait à cet art quelque référence, on ne pourrait aller la chercher que très loin, hors de la peinture, hors de l’Occident, hors des siècles historiques, à la limite même du sens, et dire avec le Tao Tö King :

Il produit sans s’approprier,

Il agit sans rien attendre,

Son œuvre accomplie, il ne s’y attache pas,

et puisqu’il ne s’y attache pas,

son œuvre restera. »[1]

Ce qui est vrai pour le peintre, le serait pour tout créateur.

 

[1] Barthes, L’obvie et l’obtus, Paris : Ed. du Seuil, 1982, p.162.

 

« Je » est un passage (2005)

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Chorégraphie 3, 2005. Médium sur papier mylar. 170cm x 53cm. Photo: Guy L’Heureux.

Pour commencer à devenir l’auteur de mes propres mots, je dois reconnaître que je ne suis pas seule dans cette histoire, quelqu’un m’a précédé.

Cette solitude est un passage qui poursuit ce qui vient avant moi et conduit ailleurs qu’à moi.

Ici, je suis à la fois seule et responsable de l’autre.

Je viens de quelque part pour aller ailleurs.

Je suis un trou par où on voit l’origine et la fin en un seul regard.

Je ne suis rien en voulant être mon unique point d’appui.

Je ne m’appartiens pas.

La parole et l’autre (2005)

« Nous nous dépouillons des mots en parlant. »

Valère Novarina[1]

J’ai perdu des biens et je suis en train de gagner des vides en retour, des absences. Je dors mieux, respire mieux. Non pas que les avoirs soient source de souffrance, mais parfois ils sont des trop-pleins qui empêchent les passages, les ouvertures pour la venue de l’insoupçonnable. Car il s’agit toujours de faire advenir quelque chose d’inédit.

La parole surprend toujours celui qui la porte. Les mots ne sont pas des missives qu’on lance dans le monde, l’autre une simple machine à décoder. Ça ne se rend jamais directement à l’autre et très souvent ça passe à côté, bref ça ne coïncide pas ; c’est pourquoi je parle encore. Les mots font toujours défaut. Et quand le discours se fait très (trop) clair, il ne me dit rien.

J’ai lu ce que j’ai écrit hier à un ami. Il avait aussi écrit quelque chose qu’il m’a lu. On parlait ensemble des mêmes choses. Mais de quoi parlait-on ensemble ? Du rien, de la difficulté d’être, de l’histoire qu’on avait ensemble qui n’était presque plus une histoire puisqu’elle ne pouvait se raconter. Un moment, nous étions tout ouverts à ce qui s’ouvre en nous et qui n’est pas nous, bien que n’existant pas Ailleurs qu’en nous. Les mots nous accompagnaient dans notre méditation.

Être avec l’autre, c’est savoir lui échapper en restant à ses côtés.

[1] Valère Novarina, Devant la parole, Paris: P.O.L., 1999, p.30.

Un rouge coquelicot (2005)

 

Une résistance me fait hésiter. Je ne sais pas ce que je cherche. Je sais qu’il me faut un fil, un état intérieur particulier pour commencer. Parfois j’essaie quelque chose et je vois que ça ne pourra pas continuer dans cette direction, alors j’essaie une autre voie. C’est souvent un meilleur chemin, mais ce n’est jamais certain. Je me suis aperçue que plus je cherche loin de moi, moins je trouve, comme s’il fallait trouver un fil à portée de main pour pouvoir le suivre. C’est une voie intérieure, mais empreinte d’extériorité, d’altérité. Elle est mêlée de toutes sortes de faits de l’existence qui lui donnent sa consistance : quand on va au-delà de ces faits, on trouve sa direction.

Comment ? Sans cesse la même question qui revient sans qu’on sache y répondre. On pourrait très vite répliquer que l’on ne sait pas, que ce n’est jamais la même chose, que c’est toujours une surprise le « comment ça se fait ? ». Je reviens toujours à l’écriture par insatisfaction, pour essayer en vain de résoudre la question sans jamais y parvenir. Au centre de la réponse, il y a le vide.

C’est quand même curieux, juste ça : je peux arrêter ou continuer. Je pourrais tout laisser tomber après une seule phrase et même après un seul mot. Et puis non, je choisis toujours de continuer. L’espoir revient, non pas en quelque chose qui dépasserait ces petits gestes qui n’ont l’air de rien, mais seulement l’espoir en la nécessité d’être. Non pas exister, mais être, c’est différent. Dans exister, il n’y a aucun effort à faire. Être, au contraire, n’est jamais acquis. Il faut cesser de vouloir exister à tout prix pour être.

J’écris, je peins pour apprendre à rester le plus longtemps possible « centré dans le faire ».

Le nom « Dieu » ne me dit rien, même s’il reste quelque chose de lui dans ce que je fais. Peut-être coïncide-t-il avec le point de fuite, celui vers lequel on tend, à hauteur d’homme, mais qu’on n’atteint jamais.

Je reviens toujours au rouge coquelicot. Une couleur qui n’a rien à voir avec le sang du guerrier, plutôt avec une jouissance pure qui vient dans ce faire étrange qui me rapproche de la question de Dieu : une question qui interroge l’être au-delà de l’existence.

La traversée du réel (2005)

Le réel me dépasse. L’incertitude fait partie du réel, de ces hasards qui n’en sont peut-être pas. Coïncidences inusitées qui cachent quelque chose ? Je laisse cette question là où elle peut recevoir une réponse définitive : dans la mort.

De la mort, je ne suis jamais éloignée pourtant quand je peins, quand j’écris.

Je m’éveille en compagnie de mes pinceaux, de mon encre et de mes papiers. En ce sens, je ne fais pas exactement la même chose que lorsque j’étais enfant. Il y a un effort et une conscience qui se sont ajoutés. Je ne fais plus ce geste de réveil avec la même innocence. Un sens s’y est greffé. Il vient avec la parole que je laisse dans ce réveil, celle qui se dépose dans les traces sur le papier.

La pensée vient là dans cet entre-deux, entre la veille et le sommeil, entre la vie et la mort, pour dévoiler un passage. La pensée regarde vers la mort pour se tenir du côté de la vie. Être dans la mort, dans la fin, de ce qui n’est plus en mouvement, c’est tomber dans le piège de la dépression, ce que l’effort de la pensée n’est jamais. La pensée ou plutôt celui qui s’exerce à la pensée a un pied dans la tombe pour rejoindre avec une plus grande intensité la vie.

L’incertitude quant à la fin me permet en retour de penser l’existence avec son mouvement. Et du sein de cette incertitude, je peux m’imaginer toutes sortes de situations, d’événements à venir qui ne sont pas encore réels, mais que le réel me permet de penser. Dans cette ouverture possible grâce à l’imaginaire, le réel me semble moins lourd à porter. Là, j’ai l’impression de respirer, de quitter les obligations quelques instants. Et je peux m’étonner ensuite de revenir au réel avec une plus grande acuité et d’arriver à mieux me diriger avec les résistances qui se présentent à moi.

Est-ce le produit de Dieu ? Je l’ignore. Je sais seulement que cet entre-deux m’éclaire en retour sur ce qu’il me faut faire pour ouvrir le réel et le retourner à mon avantage. C’est la vertu de l’imaginaire. La pensée est alors un pont entre l’imaginaire et le réel.

Un papier très moderne (2005)

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Chorégraphie 2, 2005. Médium acrylique sur papier mylar. 114cm x 53cm. Phtoto: Guy L’Heureux.

Je ne suis pas devenue danseuse, ni chorégraphe et pourtant je résiste à la fixation du mouvement dans la matière. Je voudrais que la trace soit la mémoire d’un « je » devenu passage. Mes traits ne sont signe de rien : ils sont mouvements d’abord, surgis dans un moment privilégié où je suis déposée quelque part, sans savoir le nom de ce lieu. La trace n’est pas plus chinoise qu’arabe. Si elle s’inspire d’une tradition ancestrale, c’est bien malgré moi. J’ai rencontré par hasard sur mon chemin cette pratique ; elle m’a poussée plus loin dans ma direction. J’ai été touchée par cette symbiose entre le pinceau du peintre, l’exercice du corps et l’écriture, parce que cette rencontre était aussi en moi, bien avant ma fascination pour les Chinois. La rencontre de ces éléments m’a donné les mots pour dire une réalité qui me constituait déjà dans ma danse, dans ma peinture, dans ce que je voulais faire de l’écriture. Pourtant, ces mots me semblent aujourd’hui bien étrangers à ma parole. Plus l’écriture rejoint le geste du peintre, moins les mots « chinois » sont adéquats, mais, paradoxalement, plus je me sens près de la tradition orientale. Faudrait-il que j’en finisse avec les Chinois ?

Être avec eux, les lire comme on s’inspire d’une culture très lointaine. C’est ce qui me fera quitter le rouge, le blanc pour une couleur nouvelle, tout en transparence sur un papier très moderne.

Avoir l’impression qu’il n’y a rien et tout à coup s’apercevoir qu’il y a quelque chose : une trace, plus qu’une couleur d’on ne sait quoi.