Un problème pictural (2021)

J’étais face à un tableau à terminer. Dans ce tableau en cours, un lieu me posait problème : un ovale rose sur une forme géométrique noire. Je savais qu’en réalisant cet ovale, quelque chose déraillait par rapport au chemin que j’avais commencé à suivre. J’ai continué quand même, pour me perdre. Sinon, la route aurait été trop bien tracée. Elle m’ennuyait. Je me suis retrouvée devant une énigme. J’ai cherché. Le tableau se remplissait, chaque intervention apportant un indice pour retrouver autrement ma route. Une petite boule de laine orange est venue finalement s’apposer juste au-dessus de la forme noire avec l’ovale rose, sa hampe comme une ligne verticale se superposant sur les deux formes géométriques et les refoulant en deuxième plan. J’avais résolu le tableau. Ce tableau est d’une abondance inhabituelle.  Je ne sais pas encore s’il sera exposé ou simplement un pas pour aller ailleurs.  

Échapper aux clichés (2021)

Expérimentation sur tissu dans la forêt au bord de la rivière à Frelighsburg. 2021.

Deleuze dans son cours sur la peinture dit que peindre implique nécessairement une catastrophe sur la toile pour défaire, se débarrasser de tous les clichés qui pèsent au moment où le peintre se met à l’œuvre. Ces clichés, ce sont autant ceux qui lui viennent d’images médiatiques, d’éléments décoratifs ou d’autres artistes, mais ce peut être aussi les siens : ces clichés qu’il reproduit d’une toile à l’autre. Le cliché est ce contre quoi l’artiste doit lutter sans cesse.

Comment une catastrophe est-elle possible ? En prenant un risque, en jetant des traits, des signes, des taches inattendues, au hasard, qui ne sont pas prévus dont on sait qu’ils ne sont pas bien placés pour créer la composition qu’on avait en tête. Ce moment de gâchis est nécessaire pour que quelque chose d’imprévisible advienne sur la toile. L’imprévisible, c’est ce qui nous sort du cliché.

Une fois dans la catastrophe, le peintre réussit parfois, mais pas à chaque coup, à s’en sortir à l’aide d’un diagramme, soit une forme d’organisation spatiale qui lui ait propre. Le diagramme de Cy Twombly n’est pas le même que celui de Francis Bacon. Le diagramme est ce qui organise le chaos.

La vie, une digression (2021)

Sentiment océanique #49, 2021. 106,5 x 167,5cm. Photo: Paul Litherland.

« J’ai toujours vécu avec le sentiment que ma vie était encore devant moi, encore à faire, même quand raisonnablement il n’était plus temps… Je fixais un point qui reculait sans cesse dans l’avenir, inaccessible ligne d’horizon, limite impossible et fascinante, qui donnait un sens à ma vie, la tirait derrière soi, mais n’était qu’un mirage à perte de vue. »[1]

Comme Gérard Conio, j’ai cette impression que la vie est toujours possible, mais plus les années passent plus ce possible devient l’unique sens à ce qui s’en vient comme à ce qui a eu lieu. Les occasions de me fixer dans une réalité fonctionnelle ont été nombreuses, chaque fois j’ai préféré suivre un chemin de travers, la voie de la création sans compromis, une autre façon pour dire l’inaccessible. À vingt, trente ans ce choix est plus facile à faire. On peut se dire qu’un jour, si les portes se ferment, nous nous rangerons dans la voie de la sécurité et d’un métier. Passé quarante ans, ce choix n’en est plus un. Il devient l’unique manière de vivre. L’équilibre est toujours et de plus en plus précaire. Le doute grandit quant au chemin suivi. 

Et si on avait raté sa vie ?

« Quand, à présent, je regarde en arrière, ma vie me paraît inexplicablement échapper à l’ordre des choses. Je ne puis lui trouver une raison, une finalité, un sens. Elle est hors texte et n’a pas plus de nécessité qu’une parenthèse ou plutôt une digression. »[2] Une digression devant l’utilitarisme.


[1] Gérard Conio, L’art contre les masses, esthétiques et idéologies de la modernité, Lausanne : Éditions L’Age d’homme, 2003, p.34.

[2] Ibid., p.33.

Le petit tableau dans mon salon (2021)

Il y a un petit tableau sur le mur de mon salon. Discret il ne fait pas de bruits, il va même jusqu’à se fondre avec le décor. Il est rose orangé, rouge bourgogne : couleurs appliquées sur un fond bleu outremer, ce qui donne une teinte un peu grisâtre à la chaleur des couleurs du premier plan. On pourrait y voir un mur de briques aux formes géométriques irrégulières. Tout est au-devant, il n’y a rien derrière. Aucune profondeur de champ. Je vis avec ce tableau depuis plus de quinze ans. Je l’oublie la plupart du temps. Inaperçu dans mon environnement. Pourtant, comme un chat, je sais qu’il est là. Il n’est pas de moi, mais d’un artiste que je n’ai jamais rencontré, mais qui est venu séjourner dans l’appartement de mon compagnon le temps d’une exposition en son absence. C’était avant que l’on emménage ensemble. Il lui a laissé ce tableau en gage de reconnaissance.

Les tableaux sur lesquels je suis en train de travailler à l’atelier sont tout aussi intégrés à ma vie. Je fais de la peinture et du dessin comme on mange chaque matin. La pratique fait partie du quotidien. Mon atelier est chez moi, à côté de mon salon, de ma chambre à coucher et de ma cuisine. J’entre à l’atelier, sans sortir de chez moi. Ce n’est pas un pur hasard. Cette connivence entre la vie et l’art est nécessaire à ma respiration. Une fois les œuvres terminées, elles portent avec elle cette danse du quotidien, sans en être l’illustration.

Il n’y a pas de travail au sens d’un acte qui me couperait du quotidien. L’effort ici est de tous les instants : une attention à ce qui fait penser et respirer.

Au fond, une souffrance inavouée (2021)

Expérimentation en cours. 2021

Alors que le débat continue de faire couler beaucoup d’encre dans les médias à savoir si nous sommes actuellement en face d’un nouveau phénomène de censure dans nos institutions d’enseignement supérieur ou simplement devant l’affirmation de voix nouvelles, celles des exclus de l’histoire, longtemps bannis par la place publique, je tombe sur un texte de Gérard Giono, spécialiste de la littérature russe moderne. Il écrit en 2003, alors que nous n’étions pas encore plongés de plain-pied dans ce discours woke, ceci :

« L’obligation de penser à sens unique étouffe peu à peu le fonctionnement même de la pensée. On sait que l’autocensure est la pire des mutilations car elle suppose le libre consentement à des tabous jugés insurmontables. Sous la dictature communiste la seule conscience de cette contrainte entraînait une véritable castration de la pensée. On en venait à s’interdire soi-même l’exploration de domaines politiquement « incorrects ». Sous d’autres formes, le nouveau système de coercition mentale impose les mêmes limitations stérilisantes. Toute pensée empêchée de sortir de ses gonds, toute pensée qui n’est pas pensée de l’autre, qui n’a pas devant soi le vaste horizon du possible pour se déployer, s’éteint d’elle-même comme une flamme privée de substance. »[1]

Aujourd’hui, la pensée unique n’est pas que l’apanage des régimes communistes, encore bien en place dans certains coins du monde comme on sait, elle s’empare peu à peu et bien sournoisement de nos régimes démocratiques contemporains. Les « dominés », comme ils se revendiquent, voudraient arriver à transformer, voire à supprimer les failles de la société actuelle éliminant ainsi toutes formes d’inégalités, d’injustices, de corruptions, d’abus, etc. Au nom d’un paradis qu’ils voudraient devenir réalité, les justiciers d’aujourd’hui sont en train d’étouffer l’expression de nos impuretés qui, n’en déplaisent, font aussi partie de la nature humaine. Il n’y a de liberté qu’au prix d’inégalités. Vouloir échapper à cette Histoire, c’est refouler une part en l’homme indéniable, qui bien qu’elle ne fasse pas plaisir, existera toujours, tant qu’il y aura de l’humanité. Vouloir la supprimer au nom du bien commun, cela ne peut se fait qu’au prix d’une répression extrêmement forte qui ne fera qu’engendrer son contraire : une violence inouïe et incontrôlable, l’horreur à l’état pur. Quand la vertu se veut une norme, elle encourage la transgression.

Il est temps de revenir à la raison, c’est à dire à la modération en essayant de transformer ce qui est source de souffrance, sans pour autant vouloir l’effacer à tout prix. La souffrance est là, elle fait partie de la vie, de la conscience humaine. Peut-être vaut-il mieux apprendre à l’apprivoiser, plutôt que de vouloir l’éradiquer. Car ce que ces supposés vertueux semblent oublier, c’est qu’en voulant sauver les « dominés » d’aujourd’hui, ils sont en train de créer une nouvelle classe d’exclus : des hommes et des femmes bien ordinaires, blancs, hétérosexuels, qui n’ont peut-être pas les voix du micro actuellement, mais qui ont aussi une expérience singulière, empreinte elle aussi de défaites, d’angoisses, de rêves déchus, en un mot de souffrance. Heureusement ou malheureusement, la souffrance n’appartient pas à une classe sociale, à un peuple, à une couleur de peau, à un sexe ou encore à la jeunesse, elle concerne tout sujet dans son individualité. Et elle fait partie de la vie, du sujet. Elle permet entre autres de se dépasser, de créer, de penser, elle est la source de transformation intérieure et de société, mais pour ce faire, cette société dans son ensemble doit prendre acte de cette souffrance à la fois bien ordinaire et bien commune, apprendre à l’apprivoiser sans vouloir la bannir de la réalité. Ici, il n’y a pas plus de « dominés » que de « dominants », il n’y a que des expériences singulières. En prendre acte, c’est reconnaître que la liberté a un prix : celui de ne pas pouvoir arriver un jour au paradis sur terre, à ce moment où l’on rencontrerait l’objet de son désir dans la réalité. Croire autrement, voilà où se cache le véritable danger, la plus grande souffrance à venir.


[1] Gérard Conio, L’art contre les masses, esthétiques et idéologies de la modernité, Lausanne : Éditions L’Age d’homme, 2003, p.19.

Cy Twombly (2021)

Sentiment océanique #25, 2020. Encre et crayon acrylique, bâton à l’huile sur papier Mylar. 106,5cm x 91,5cm (42 x 36po.) Photo: Paul Litherland

De Cy twombly je retiens le paysage, l’écriture ou l’égratignure, le trait, le geste et la couleur même s’il ne se dit pas coloriste.

Il dit : « Je veux que lorsque la peinture vient finalement, c’est de façon naturelle. Je ne force pas, à moins de traverser une phase de stérilité. Je ne suis pas un peintre professionnel au sens où je ne vais pas dans mon atelier pour travailler de 9 à 5, comme le font beaucoup d’artistes. Quand quelque chose me frappe, par exemple une peinture, ou quand je vois quelque chose dans la nature, ça me donne une piste et je me lance. Mais ça m’est égal de ne pas aller à l’atelier pendant trois ou quatre mois. Vous savez, ça vient quand ça doit venir. »[1]

Je vais pour ma part à l’atelier tous les jours, mais ce ne veut pas dire que tous les jours sont fructueux. Me sentir à l’atelier est nécessaire à mon équilibre mental. Être là, même s’il ne se passe rien en apparence, me calme et me donne l’impression d’être là où je dois être pour qu’éventuellement il se passe quelque chose. Je suis un équilibre trop fragile pour avoir l’insouciance d’un peintre sans contrainte d’horaire.

L’acte de création est un acte du quotidien, intégré à la vie, du même ordre que se lever le matin, prendre un bain, se faire à manger.

Me poser dans l’écriture est une nécessité comme peindre un peu chaque jour. De longues séances de travail ne conviennent pas à ma manière de travailler, mais la régularité du geste est essentielle.


[1] Tiré d’un entretien avec Serota paru dans Cy Twombly, « paroles d’artiste », Éditions Fage, 2016, p.34.

Un calme s’est installé (2021)

Sentiment océanique #38, 2020. Encre et crayon acrylique, bâton à l’huile sur papier Mylar. 24cm x 35,5cm. Photo: Paul Litherland

Me voilà seule à la campagne pour quelques jours, mon compagnon parti pour la semaine. L’habitude de me retrouver avec moi-même dans un endroit isolé de l’agitation de la ville m’a quelque peu déstabilisée, mais après un jour ou deux, une paix intérieure s’est installée. J’ai apprivoisé l’isolement, la solitude et le silence de la campagne en hiver.

Il neige ce matin. Le temps semble arrêté. Je ne sais pas si je suis dans le temps qui court ou bien dans l’instant d’une éternité.

Quelques mots jetés ici et là : une parole qui habite ma solitude momentanée.

N’avoir pour seul guide que ma respiration.

La peinture accompagne mes pensées dans ce calme intérieur retrouvé.

Œuvrer jusqu’à la très grande solitude (2020)

« L’oeuvre est achevée quand l’artiste est, devant elle, rendu à sa solitude complète »

tirée de L’inespérée de Christian Bobin

Faire œuvre, c’est aller au plus profond de soi, là où plus rien du monde connu ne résonne. En ce sens, une œuvre réussie ou achevée est une œuvre où l’on se retrouve seule face à sa propre singularité. L’autre ne sait quoi en dire, quoi en penser, du moins dans l’instant. Un abysse se creuse entre soi et l’autre quand l’œuvre traduit cette singularité. Faire œuvre de sa vie, c’est rencontrer cette très grande solitude nécessaire pourtant à l’ouverture d’un possible, voire d’un bonheur inespéré.

Expérience d’atelier II (2020)

Je me mets au travail chaque matin. Je me lève, déjeune, et me rends dans la pièce qui me sert d’atelier. C’est une routine presque quotidienne. À force de suivre cette discipline, j’en perds parfois l’inspiration. Est-ce que je peins encore par nécessité ou par pure obligation ? Est-ce qu’il ne faudrait pas parfois lâcher la rigueur pour que quelque chose de nouveau surgisse ? Pas facile de trouver un équilibre entre la discipline, la rigueur que demande le travail d’atelier et la nécessité de suivre son désir. Aujourd’hui, je vais essayer de suivre le fil de l’intuition et voir là où il me mène. Peut-être trouverais-je ainsi l’allumette qui me fera sortir de la noirceur et me redonnera le goût de peindre à nouveau…

Entre l’été et l’automne (2020)

Contre l’angoisse, le doute, l’insécurité, je me surprends chaque matin à écouter des entrevues avec des créateurs qui ont maintenant atteint une certaine reconnaissance, mais dont le parcours fut longtemps incertain. Ces compagnons de route me redonnent confiance en l’avenir, en mes rêves. Ils ont tous risqué un jour pour répondre à une aspiration pour quelque chose de plus grand que leur petite personne. Ils ont refusé d’entrer dans le modèle d’une vie ordinaire : un boulot, des vacances et on recommence. Ils ont traversé le désert avant qu’on ne découvre leur travail. Ils ont agi par nécessité uniquement.

Je suis à la campagne. Le soleil d’été fait place tranquillement à l’automne. Le vent frais bruisse dans les arbres. Un oiseau au loin et des criquets signe que l’été n’a pas encore dit son dernier mot. Dans deux ou trois semaines, les occupations quotidiennes reprendront : une exposition à préparer, enseigner, courir à la bibliothèque y gagner mon pain. Puis ce sera l’hiver qui pointera son nez. Dans l’action, j’oublie pourquoi je fais. J’avance. Parfois dans le brouillard, parfois avec une éclaircie, mais j’avance.

Sentiment océanique #14, 2020. Encre et crayon acrylique, bâton à l’ huile sur papier Mylar. 61cm x 46cm. (24 x 18po.) Photo: Paul Litherland