Michel (2020)

Il n’a rien gardé, rien laissé. Au fur et à mesure qu’il a fait, il a détruit. Quand je l’ai rencontré, il coupait en morceaux des photographies de lui prises dans divers photomatons de Montréal. Il s’était pris en photo sur plusieurs années avec différents habits, coiffures, maquillages, expressions du visage. Il était tous ces personnages, puis aucun tout à la fois.

Il ne vit de rien. La liberté dit-il est son unique point d’attache. Ce qui est connu de lui c’est l’inconnu.

Il vit avec un sac à dos. Il porte son monde sur son dos. C’est tout ce qui le rattache à la vie, au réel.

Il dessine des autoportraits. Dans cette trace, il se cherche une identité. Quand cette trace devient trop lourde à porter, il la détruit. Si bien qu’aujourd’hui, même s’il a toute une œuvre derrière lui, il ne lui reste plus qu’un petit carnet de dessin. Celui-là, me dit-il, je vais le garder.

Ce qui est difficile ce n’est pas que le travail accompli soit parti en fumée, mais l’absence de trace qui lui permettrait de savoir qui il est aujourd’hui. Il est peut-être un artiste, mais l’artiste ne s’est pas construit autour de lui. Il n’a pas d’ancrage.

Juste avant le confinement du printemps, il partait me disait-il pour les maritimes, son sac à dos comme unique bagage avec à l’intérieur son dernier carnet de dessin. Sans savoir où il allait demeurer, quelques dollars seulement pour manger, il allait vers l’avenir sans savoir ce qu’il contiendrait.

Je ne l’ai pas revenu depuis.

Le risque d’un tableau (2020)

Aujourd’hui, je suis devant ce tableau en court. Hier, j’y étais intervenue en coulant de l’acrylique là où je croyais que ça achoppait. J’en avais mis plus qu’à l’habitude. Les coulisses étaient nombreuses dans des tons de bleus et superposés les uns aux autres. J’avais réussi à cacher en partie ce qui posait problème à mes yeux. Mais peut-être étais-je allée trop loin, peut-être que j’avais gâché le tableau. J’ai terminé ma journée d’hier avec l’impression que c’était raté. Puis ce matin, en retournant à l’atelier, je m’aperçois que les interventions faites la veille donnent une nouvelle texture à ma peinture. Ma foi, c’est plutôt étonnant. Mais le tableau n’est pas fini pour autant. Il faut que je continue. Rien n’est encore gagné. Comment continuer ? C’est alors que je m’imagine de gros traits de pinceau dans un rose orangé tout en haut de la composition. Je n’ai jamais fait ce type d’intervention avant. Je peux m’imaginer ce que cela donnera sur la toile avant d’intervenir, mais cela ne garantit pas la réussite du geste. Je prends alors le risque d’y aller, de mettre mon tableau à plat, de prendre mon pinceau au bout du bâton et de faire ces trois traits au bord du cadre avec cette couleur aucunement discrète, plutôt qui vient immédiatement attiré notre regard vers le haut du tableau. Voilà, c’est fait. Je ne sais pas encore si c’est une bonne intervention. Le tableau est toujours à plat, je dois attendre que la peinture sèche pour le relever contre le mur et voir l’ensemble pour décider si c’est effectivement une intervention juste ou non. Le risque est là. Toujours. Chaque geste porte ce risque de ratage en lui. Le tableau n’est jamais garanti même si plus les années passent plus je sais discerner ce qui risque de fonctionner ou non. Plus je sais, plus il est difficile de sortir des sentiers déjà empruntés et qui dans un autre contexte ont fait réussir un tableau. Je dois sans cesse déjouer mes attentes tout en essayant de prévoir le coup avant d’agir.

La maitrise contre l’art (2020)

Quelqu’un me dit qu’il manque de risque dans mes tableaux. Je lui dis que l’abandon m’est difficile. Ce qu’il dit de ma peinture, je le relie à ma manière d’être : une tendance à vouloir contrôler ce qui m’échappe, une peur du chaos. Plus je suis en maitrise de mes moyens, plus l’inattendu devient risqué et difficile à atteindre. Apprendre à s’abandonner, à vivre avec le chaos : le chemin du peintre, le chemin d’une vie.

« Qu’est-ce que peindre ? s’est commué en Qu’est-ce que vivre ? Aucune réponse possible à une telle question, mais quand une vie est tout entière vouée à la pénétrer, c’est cette vie tout entière qui devient la réponse. Peindre, c’est vivre. La vie ratifie l’œuvre. Vie et œuvre sont les deux visages d’une même aventure. Et parce que celle-ci est de chaque instant, que l’œuvre se nourrit de tout ce que l’être assume, une grande œuvre, ce sera une vie intraitablement humble, pure de toute forme d’ambition. Une faille dans une telle vie apparaîtrait comme un relâchement de la tension vers l’universel, et si les failles se répètent, très vite l’œuvre révèle son mensonge. Car si le masque parvient à cacher, du moins on le voit, de sorte qu’il dévoile ce qu’il dissimule, et il y a certes une joie profonde – la certitude d’une indéfectible justice – à devoir admettre que nul ne peut mentir, en art comme dans la vie. » Charles Juliet, Journal V, L’autre faim, p.81

Expérience d’atelier (2020)

Ce matin, j’ai passé trois heures à dessiner. Arrivée à la dernière heure, j’étais plutôt exaspérée de ne pas réussir ce dessin sur lequel je travaillais depuis quelques jours. J’avais l’impression de trop travailler, que le geste était laborieux, que la composition s’alourdissait plutôt qu’elle s’éclairait. Plus j’ajoutais d’éléments, plus j’avais le sentiment de m’enfoncer dans une vase sans fond. Mes pas n’arrivaient plus à retrouver leur légèreté qui permet à la composition de prendre forme et de s’envoler. Puis, tout à coup, l’exaspération à son comble, une certaine rage s’est emparée de moi et je me suis mise à faire des traits plutôt grossiers, très spontanés, en me disant que de toute façon je n’avais plus rien à perdre : autant m’amuser ! Et voilà que le dessin que je croyais perdu s’est mis à revivre. Ce que je cherchais venait de se trouver. J’avais lâché prise tout à coup ! Mais bien naïf celui qui croit que cette légèreté peut advenir avant le travail et le labeur.

Être plutôt que vivre (2020)

Dans le Journal IV : Accueils de Charles Juliet, il cite ces mots de Cocteau : J’ai trop voulu être, et j’ai oublié de vivre. (Charles Juliet, Accueils, Journal IV 1982-1988. Paris : P.O.L. 1994. p.106.)

Certains agissent sans trop se poser de questions. Ils avancent sans avoir peur de rater leur coup. S’ils échouent, ce n’est pas plus grave, ils se relèvent et reprennent un autre chemin. Je suis plutôt de celle qui passe un long moment avant de prendre une décision. J’écoute les mouvements de mon être, prudente de ne pas choisir un chemin qui me conduirait dans une voie sans issue. J’attends le bon moment pour faire un pas en avant. Or, si cette méthode m’évite de faire des erreurs, elle a tendance à arrêter la vie, la ralentir tout au moins. La crainte de l’échec m’immobilise. Être plutôt que vivre. Être à l’écoute de soi plutôt que d’agir. Être trop consciente pour risquer et se jeter dans le vide, la vie.

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Sentiment océanique #15, 2020. Encre et crayon acrylique, bâton à l’huile. 61cm x 46cm. (24 x 18po.) Photo: Paul Litherland

Au bord du fleuve sur la Côte-Nord (2020)

Au bord du fleuve, sur la Côte-Nord. Une baleine vient et va entre Les Escoumins et Les Bergeronnes. Je l’entends là d’où je me trouve pour écrire ces lignes. Sur une galerie surplombant les rochers qui donnent sur le fleuve. Elle m’appelle au loin avec la puissance de son souffle. Je prends une pause, la regarde respirer et reprends le cours de ma propre voix.

Depuis quelques jours, j’habite ce chalet au milieu de nulle part. Ce fleuve n’est jamais le même d’heure et en heure, de jour en jour. Parfois noir, parfois tumultueux, parfois illuminé par des rayons de soleil, le fleuve n’est jamais le même. Derrière l’horizon plat à perte de vue, le paysage est dans une mutation continuelle.

Il y a maintenant trois baleines en train de se nourrir juste en face de là où mon regard porte. Je regarde le spectacle avec émerveillement.

Ce matin, une brume épaisse a transformé ce spectacle en un paysage fantomatique et étrange. Ne plus voir au loin portait à regarder vers soi.

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Abysse #12, 2020. Acrylique sur toile. 76,5cm x 91,5cm. (30 x 36po.) Photo: Paul Litherland.

Se connaître : une exigence éthique (2020)

« Se connaître, devenir qui l’on est, vivre en fonction du soi, me semble une nécessité impérieuse. Un devoir qui doit passer avant tout autre. Car dans cette affaire, le sujet n’est pas seul concerné.

Nos rapports avec autrui sont à l’image des rapports que nous avons avec nous-mêmes. Ce que nous sommes intérieurement induit nos paroles, nos comportements, nos actes, et de la sorte se projette sur l’extérieur. Un être qui se hait risque fort d’entrer en conflit avec autrui, alors que celui qui s’est clarifié, a chance de n’être jamais un facteur de tensions et d’inimitié. » (Charles Juliet, Ce long périple, Paris, Bayard, 2001, p.46-47)

On sait que peu sont enclins à cette exigence. On préfère « avoir » à « être ».

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Abysse #6, 2019. Acrylique sur toile. 30,5cm x 30,5cm. (12 x 12po.) Photo: Paul Litherland

Déroute (2020)

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Abysse #8, 2020. Acrylique sur toile. 102cm x 122cm (40 x 48po.). Photo: Paul Litherland

Pour écrire, il faut pouvoir plonger en soi-même profondément sans peur, ni retenue. Aller là où on ne sait plus, où on est seul au monde, où il n’y a plus rien pour retenir nos larmes. L’angoisse m’assaille.

Devenir soi-même est un long chemin empreint de doute, de solitude et de désespoir. Pendant que nous travaillons à nous connaître, pour l’extérieur nous n’accomplissons rien de concret qui porte à croire que nous allons quelque part. Nous pelletons des nuages.

Je me souviens être allée dans une fête familiale il y a quelques années. J’y ai rencontré une cousine que je n’avais pas vue depuis plus de dix ans. Elle me demande ce que je veux faire dans la vie. Je lui ai répondu que je voulais peindre, écrire. Oui, mais comment veux-tu gagner ta vie? Je ne savais que lui répondre, comme si tous les efforts que j’avais accomplis depuis 15 ans ne valaient rien aux yeux de l’économie et de la société.

« Souvent j’ai pris peur. Peur de me tromper. Peur de me perdre. Quand vous cheminez, vous vous sentez très loin des autres. Ces autres qui, soudain, ne vous apparaissent plus comme des semblables. Eux, ils sont installés dans l’existence, ils prennent la vie comme elle vient, ne se posent pas trop de questions, et vous, au lieu de vous construire, vous vous démantelez, vous demandez avec angoisse où cela va vous conduire. Vous êtes dans une totale solitude. Car vous découvrez que sur bien des sujets – politique, société, religion, littérature, peinture, cinéma – vous pensez généralement à rebours de ce que pense autrui. » (Charles Juliet, Ce long périple, Paris, Bayard, 2001, p.31-32)

La valeur d’un tableau (2020)

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Il y a tellement de sacrifices accumulés au cours d’une vie derrière un tableau: des sacrifices économiques, relationnels, familiaux, matrimoniaux. C’est en même temps ce qui lui donne sa « valeur ».

J’ai fait le choix un jour de me consacrer à la peinture et à l’écriture. Je me retrouve aujourd’hui devant l’inéluctable de ce choix : n’être qualifiée pour aucun métier.

La liberté de l’artiste repose sur de multiples dépendances. L’indépendance est une abstraction. La totale liberté est un concept irréalisable dans la réalité, sinon à de rares exceptions.