Les pièges du postmodernisme (2009)

Selon Dubuffet, l’art n’est pas du côté des œuvres « creuses », ennuyeuses, produites par et pour le plus grand nombre : « Où viennent s’installer les estrades pompeuses de la culture et pleuvoir les prix et lauriers sauvez-vous bien vite : l’art a peu de chance d’être de ce côté. Du moins n’y est-il plus s’il y avait peut-être été, il s’est pressé de changer d’air. Il est allergique à l’air des approbations collectives. »[1]

On pourrait croire qu’avec l’éclatement des mouvements et des horizons, l’art ne suit plus aucune convention. La norme court toujours et la peinture, et encore plus la non-figuration, est loin d’être à la mode de nos jours. L’avancement exponentiel de la technique place la peinture loin derrière la vidéo, les œuvres sonores, la robotique. Les centres d’artistes exposent des artistes qui usent de ces nouvelles formes d’expression, les nouveaux outils de la création. En ce sens, peindre est devenu un mouvement de résistance contre cette technologie de plus en plus sophistiquée et même contre une certaine manière de concevoir le grand Art.

Et pourtant, je m’essaie moi aussi à l’installation vidéo et à la performance et même que cette forme d’expression semble correspondre davantage à ce que je cherche à dire ici. La technique doit servir le propos et non devenir l’œuvre. Le risque est justement de tomber dans le piège de la sophistication de la technique et de perdre ce rapport à soi, au surgissement de la parole qui donne un sens à l’œuvre.

Dans ces installations, il y avait un texte, une voix, venue de très loin. Elle se présentait par fragments, par coupures, par une respiration saccadée et elle tentait de dire le lien primitif qui m’unit au monde à travers un amant, ma mère, un ami. Cette parole du très loin était ensuite mis en espace, par mon corps, par ma voix, par une image vidéo et par une nature que j’avais transportée à l’intérieur d’une chambre close et obscure. Ces trois installations me sont venues simplement et avec une grande inspiration, comme si elles avaient germé pendant des années et qu’elles venaient tout à coup à naître après un long moment d’attente. Elles utilisaient la technique, mais pour aussitôt l’amener vers l’intérieur, vers le très près. Les monochromes me sont venues à la suite, comme un retour à un moment premier. Deux pratiques en parallèle, l’un empruntant une pratique ancienne et l’autre me jetant dans une modernité que je contrôle encore à peine. Il s’agit de faire vivre ces deux mouvements vers l’avant tout en gardant un contact avec la source qui les nourrit et lui donne une raison d’être.

La parole à fleur de peau
La parole à fleur de peau voir vidéo sur guylainechevarielessard.ca
Ma mère ce n'est pas un pays c'est l'hiver
Ma mère ce n’est pas un pays c’est l’hiver voir vidéo à guylainechevarielessard.ca
Les rêveries d'Éloïse sur le promeneur solitaire
Les rêveries d’Éloïse sur le promeneur solitaire voir vidéo sur guylainechevarielessard.ca

[1]Jean Dubuffet, cité dans L’art outsider de Colin Rhodes, p.23.

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L’art de quitter la maladie (2009)

Une volonté de comprendre le chemin que j’ai emprunté jusqu’alors me porte à une lecture de Michel Thévoz sur l’art brut, cet art des fous, des psychotiques ou encore des schizophrènes. J’y trouve ceci :

«  L’art brut, foncièrement plébéien, enseigne que l’invention artistique est à la portée de tout un chacun, sans requérir d’initiation savante; mais contradictoirement, cette invention ne prend effet qu’à la faveur d’une rupture sociale et mentale toujours dramatique et très exceptionnelle. »[1]

La maladie mentale place dans un état d’ouverture et de liberté second qui conduit à des réalisations artistiques proches du génie. Certains artistes recourent à la drogue pour atteindre ces états hors monde. C’est le cas de Henri Michaux dont les encres et certains écrits m’ont inspiré une manière de faire qui m’a conduite à une désintégration de soi. La maladie mentale ne peut dicter à l’art sa croyance en une symbiose avec l’Autre, illusion possible grâce à une rupture avec l’autre. La création ne peut se tenir dans la maladie que par instant sombre et angoissant. Il y a un mouvement contraire qui me porte aujourd’hui à faire de l’acte créateur un travail qui va vers l’autre plutôt que vers soi.

[1]Thévoz, Michel, Art brut, psychose et médiumnité, Paris : Éditions e la Différence, 1990, p.27.

Une texture de pensée (2009)

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Autoportraits en monochrome, 2010. Photo: Paul Litherland.

Une texture, de la matière naturelle et une couleur, une seule, artificielle qui recouvre cette « nature ». Le geste disparu. Seulement un monochrome. Puis une écriture, sur le côté de la toile, un aphorisme qui me permet de dire comment cette couleur résonne dans le fil de mes souvenirs d’enfant et d’adolescente.

Puis, à côté, en parallèle, un récit, le mien, du moi, qui ne concerne personne et tout le monde à la fois, une rage simplement contre l’histoire familiale. Ces mots, je les ai arrêtés quand ils commençaient à devenir insupportables pour le regard de l’autre. Il me manque la fiction pour pouvoir continuer à vivre avec ces mots.

L’atelier a déménagé chez moi. S’y trouve encore cette vieille armoire ramassée chez des musiciens de musique ancienne et puis une quinzaine de grands tableaux, cordés les uns derrière les autres contre un des murs. Une table, toujours la même, me permet d’empiler des graffitis, des images trouvées dans de vieilles revues et quelques photographies d’un pommier ancestral gisant à quelques pas de la maison de campagne de mon compagnon. Dans l’atelier, l’intime est là sans l’autre.

Moins dans l’instant, dans la recherche de l’immédiateté, la création est devenue un acte qui se fait dans le temps.

Le corps n’est plus mystique et la création un acte de rupture avec l’autre. La création devient une pensée en acte qui déplace le naturel vers l’objet culturel.

Me voilà revenue dans l’immanence, dans la matière d’un corps. La recherche ne va pas au-delà, mais elle appelle toujours un plus loin qui ne peut qu’être le chemin inconnu qu’emprunte mes pas. L’Autre est devant.

Le monochrome n’est plus un vide, une absence d’objet, mais une couverture culturelle palpable qui enveloppe un trop-plein de matières naturelles. Il y a un désir d’ensevelir l’archaïque.

Ici, il y a le paysage sur la surface, la couleur comme matière, l’autoportrait comme sujet d’une écriture-peinture.

Alors que je concevais le monochrome comme une porte d’entrée pour le mysticisme à travers la contemplation du rien, il est devenu une manière d’affirmer la matérialité du faire et du sujet créateur. Un renversement, un approfondissement, un travail maintenant à l’œuvre.

Le désir en question (2008)

Je lui parlais de mon été avec grand élan et beaucoup de détails. Elle ne disait rien. Je me suis arrêtée. Comme ça.

J’en disais trop.

Dans le silence, il y a la possibilité de faire vivre l’existence d’un corps. Dans la parole qui suit, la nature d’une voix se fait entendre.

Une voix qui n’est plus anecdotique.

*

Le désir de l’inconfort d’une vision.

À l’instant, je reste prisonnière d’une dérive.

Il fait soleil, mais l’intérieur est gris, neutre, sans importance.

Une tension fait vibrer la surface et porte à la réflexion.

Respirer l’air d’une tranquillité.

*

Ce qui est original n’est pas nécessairement singulier.

 *

L’attente d’une réponse qui ne vient pas.

*

J’ai revu Island Empire de David Lynch. Une histoire d’adultère, un meurtre. Tout est dans la manière de faire vibrer l’image et le son. Son film est construit comme une peinture.

Je voudrais aller là où il va : dans l’irreprésentable d’une représentation.

*

J’en disais trop.

Aller à l’essentiel demande une grande écoute de soi.

Une écoute de ce qui vient tranquillement.

*

Aller au bout de soi-même.

Ce sera une exposition la semaine prochaine, un deuxième vernissage. Le premier je n’étais pas là, disparue dans les méandres de ma folie.

Et si je m’en allais.

J’ai peur. Peur de perdre pied. Encore une fois.

L’angoisse de me retrouver sans voix, de perdre la tête.

La dernière fois, je n’ai pas su affronter tous les regards portés sur moi.

*

Quand je parle du désir, les mots me manquent.

Je ne sais plus ce qu’est le désir.

Le désir me fait délirer. Si bien que parfois je me demande si c’est bien ça désirer.

 

 

 

 

 

Poser la question (2018)

Saint-Denis Garneau rapporte ces mots de Tchékhov : « … ce que fait l’auteur, ce n’est pas tant résoudrela question de se la poser. Il faut que la question soit posée. Cela met, à mon avis, une très belle ligne de démarcation entre le vrai et le faux écrivain. »

Et Garneau de continuer : « Que la profondeur d’un homme se révèle par la question qu’il pose et la puissance de son intelligence par la réponse qu’il apporte. On a fait un grand pas dans la connaissance d’un homme quand on connaît la question qui s’offre à la base de cette conscience. On a fait un grand pas dans la connaissance de son cœur. Et dans celle de son esprit quand on sait comment il se la pose. » (Journal, Montréal : Beauchemin, 1963, p.61-62.)

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L’abstraction en peinture ne véhicule aucun message politique ou critique sociale. Elle est sans prétention. Elle pose la question de l’au-delà, c’est-à-dire de l’arrière-plan. J’espère, je désire, je veux aller vers… Qu’y a-t-il derrière, au loin ? Je ne sais pas. Je suppose quelque chose. Je ne me représente rien. Du moment où je me représente trop cette chose, il n’y a plus d’espérance. Je m’arrête ou je recommence à chercher dès que quelque chose se pose. La profondeur d’une peinture vient avec l’absence d’objet ou d’image de cet objet. Le point de mon attention : le lointain, ce qui vient toujours à la suite. L’horizon est mon avenir.

Pour voir plus loin, je me pose à travers des taches, des signes que je place devant cet horizon, non pas pour le cacher, mais pour le faire apparaître. Là-bas se voit parce qu’il y a un ici où je suis.

Ces taches et ces signes s’entremêlent, s’entrelacent, ils dansent les uns avec les autres à l’orée de cet horizon du lointain. Je ne m’imagine jamais cette danse avant de la poser sur la toile. Chaque intervention est un événement où une forme émerge de nulle part, mais trouve sa place dans l’ensemble.

Une peinture me surprend toujours, sinon je la dis éteinte. Une peinture vivante est un étonnement. De cet étonnement surgit son sens.

Louise Bourgeois (2008)

Louise Bourgeois écrit « l’art, c’est la douleur de ne pas pouvoir s’exprimer vraiment, d’exprimer ses relations intimes, son inconscient, de faire suffisamment confiance au monde pour s’exprimer directement dans ce monde. L’art c’est essayer de rester sain dans cette situation, essayer d’être sain temporairement en s’exprimant soi-même. »

Comme le dit encore Louise Bourgeois, moi ne m’intéresse guère.

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Derrière, caché, le chemin qui mène à la rivière (2008). Acrylique et médiums mixtes sur toile. 137 x 107 cm. Photo: Richard-Max Tremblay.

À la campagne (2008)

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Sur le chemin qui mène à la frontière (2008), acrylique et médiums mixtes sur toile, 137 x 107 cm. Photo: Richard-Max Tremblay.

J’entends le bruit de l’eau de la rivière aux brochets couler au loin. Et autour le silence, un silence qui me donne envie de continuer à méditer.

Quelques oiseaux piaillent. Une cigale chante au soleil.

Ce matin, j’étais au bord de la rivière, ce midi sur la table de la terrasse arrière et cet après-midi sur la petite chaise en haut près de la fenêtre. Ces changements ravivent mon esprit.

L’objet peut être à côté de soi, tout comme en soi, tout dépend du point de vue où l’on se trouve.