Se connaître : une exigence éthique (2020)

« Se connaître, devenir qui l’on est, vivre en fonction du soi, me semble une nécessité impérieuse. Un devoir qui doit passer avant tout autre. Car dans cette affaire, le sujet n’est pas seul concerné.

Nos rapports avec autrui sont à l’image des rapports que nous avons avec nous-mêmes. Ce que nous sommes intérieurement induit nos paroles, nos comportements, nos actes, et de la sorte se projette sur l’extérieur. Un être qui se hait risque fort d’entrer en conflit avec autrui, alors que celui qui s’est clarifié, a chance de n’être jamais un facteur de tensions et d’inimitié. » (Charles Juliet, Ce long périple, Paris, Bayard, 2001, p.46-47)

On sait que peu sont enclins à cette exigence. On préfère « avoir » à « être ».

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Abysse #6, 2019. Acrylique sur toile. 30,5cm x 30,5cm. (12 x 12po.) Photo: Paul Litherland

Déroute (2020)

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Abysse #8, 2020. Acrylique sur toile. 102cm x 122cm (40 x 48po.). Photo: Paul Litherland

Pour écrire, il faut pouvoir plonger en soi-même profondément sans peur, ni retenue. Aller là où on ne sait plus, où on est seul au monde, où il n’y a plus rien pour retenir nos larmes. L’angoisse m’assaille.

Devenir soi-même est un long chemin empreint de doute, de solitude et de désespoir. Pendant que nous travaillons à nous connaître, pour l’extérieur nous n’accomplissons rien de concret qui porte à croire que nous allons quelque part. Nous pelletons des nuages.

Je me souviens être allée dans une fête familiale il y a quelques années. J’y ai rencontré une cousine que je n’avais pas vue depuis plus de dix ans. Elle me demande ce que je veux faire dans la vie. Je lui ai répondu que je voulais peindre, écrire. Oui, mais comment veux-tu gagner ta vie? Je ne savais que lui répondre, comme si tous les efforts que j’avais accomplis depuis 15 ans ne valaient rien aux yeux de l’économie et de la société.

« Souvent j’ai pris peur. Peur de me tromper. Peur de me perdre. Quand vous cheminez, vous vous sentez très loin des autres. Ces autres qui, soudain, ne vous apparaissent plus comme des semblables. Eux, ils sont installés dans l’existence, ils prennent la vie comme elle vient, ne se posent pas trop de questions, et vous, au lieu de vous construire, vous vous démantelez, vous demandez avec angoisse où cela va vous conduire. Vous êtes dans une totale solitude. Car vous découvrez que sur bien des sujets – politique, société, religion, littérature, peinture, cinéma – vous pensez généralement à rebours de ce que pense autrui. » (Charles Juliet, Ce long périple, Paris, Bayard, 2001, p.31-32)

La valeur d’un tableau (2020)

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Il y a tellement de sacrifices accumulés au cours d’une vie derrière un tableau: des sacrifices économiques, relationnels, familiaux, matrimoniaux. C’est en même temps ce qui lui donne sa « valeur ».

J’ai fait le choix un jour de me consacrer à la peinture et à l’écriture. Je me retrouve aujourd’hui devant l’inéluctable de ce choix : n’être qualifiée pour aucun métier.

La liberté de l’artiste repose sur de multiples dépendances. L’indépendance est une abstraction. La totale liberté est un concept irréalisable dans la réalité, sinon à de rares exceptions.

L’art et la connaissance de soi (2020)

Pour l’écrivain Charles Juliet, l’art est une recherche fondamentale de soi. Il est le fruit d’une connaissance de soi-même exigeante, troublante, empreinte de solitude, d’incertitude. L’art n’existe qu’au prix de cette entrée en soi-même qui prend un chemin différent pour chacun.

Or, il existe de multiples moyens pour éviter cette connaissance de soi-même : la croyance en Dieu par exemple, le savoir livresque, sans oublier la culture.

« La culture elle aussi peut être un moyen de se fuir. En effet, nombreuses sont les personnes qui consomment passivement de la culture, ou plutôt un ersatz de culture. Nous savons bien qu’une partie de la production dite artistique n’a rien à voir avec l’art. S’en contenter, c’est intégrer une nourriture médiocre, souvent malsaine. Il faut faire un tri sévère dans ce qui nous est proposé. En fait, rares sont les œuvres qui nous parlent du fondamental, de cette nécessité de devenir soi-même. Ce sont ces œuvres, il va de soi, qu’il importe de détecter et de fréquenter. Si on sait accueillir ce qu’elles ont à nous donner, alors elles nous aident à nous construire, à aller plus avant sur le seul chemin où il faille s’aventurer. » (Charles Juliet, Ce long périple, Paris, Bayard, 2001, p.51)

L’auto… (2012)

S’il y a une parole autobiographique, c’est dans la mesure où j’utilise des affects liés à des situations et des personnages qui habitent ma mémoire et ma vie. Il ne s’agit pas de décrire minutieusement les faits exacts, mais d’en retenir l’essentiel : l’affect qui est une sensation après coup, une autoréflexion sensible.

Cet affect est transposé ensuite dans une voix, écrite puis dite. La parole qui est issue de cette mise en forme n’est plus celle du « moi », mais du « sujet », tel que l’entend la psychanalyse. Le sujet est repérable dans mouvement de la parole, dans la manière dont cette parole se dit, s’exprime, s’oriente, se synthétise. Le sujet est dans le geste de l’écriture et dans la voix, dans le corps du texte.

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Écrire le paysage #9 (2012), acrylique et médiums mixtes sur toile, 89 x 114 cm. Photo: Paul Litherland

Entre peinture et écriture (2019)

Je suis allée rencontrer la peintre Fabienne Verdier pour la troisième fois à sa maison dans Charlevoix. J’allais la voir avec le désir qu’elle me relance, qu’elle me pousse encore plus loin dans ma direction, qu’elle me redonne envie de poursuivre le chemin très ardu qu’est celui d’être peintre dans un monde qui confond culture et loisir. Je ne lui demande rien et tout à la fois. Elle me dit de me plonger dans le travail corps et âme, de me donner un horaire très strict et de m’y tenir quoiqu’il arrive. J’avais besoin de cette poussée après un été qui ne fut que fuite devant la réalité.

L’angoisse m’envahit dès que je cesse de faire. Il faut avancer, tout simplement, se mettre à l’œuvre même si pendant des jours, des semaines, rien de potable ne sort de ce corps.

Cet hiver, un projet d’écriture m’a habitée de même qu’un nouveau projet de peinture. J’avais organisé mon horaire de sorte que je me plonge dans l’écriture tant que le souffle y était. Quand l’inspiration cessait, je passais à la peinture jusqu’à ce que ce souffle pictural cesse à son tour, alternant ainsi entre écriture et peinture. Par ailleurs, en agissant ainsi, je ne laissais pas de place pour que le dépassement de la résistance ait lieu. Je brisais le rythme. Le mouvement était sans cesse interrompu. Fabienne me suggère de plutôt partager chacune de mes journées de travail entre peinture et écriture. Je vais sans doute essayer cette formule cet automne.

Il faut savoir faire et savoir jeter. Ne pas avoir peur de rater, seulement faire sans savoir ce que la poussée donnera. Faire. Faire. Faire. C’est en étant devant la page blanche qu’un jour le souffle y est, de même pour la peinture. Il faut savoir « Catching the Big Fish » disait David Lynch et pour ce, il faut aller à la pêche tous les jours.

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Abysse, 2019. Acrylique sur toile. 24 » x 24 ». Photo: Paul Litherland.

Notes d’atelier (2012)

Je travaille avec le texte, point de départ à toute création. Ce dernier, par ailleurs, ne se présente pas sous la forme d’une publication. Il trouve d’autres médiums pour se transmettre à l’autre. Les deux médiums qui m’apparaissent les plus proches de ce que je suis : la peinture et la voix humaine. De l’une à l’autre, le signe traverse, il est à la fois abstrait et sensible. Nous sommes entre le rêve poétique et la narration, sans tomber dans le surréalisme. Que deviennent alors l’espace, le lieu, le paysage dans lesquels bougent et apparaissent ces phrases picturales et vocales? À qui s’adressent-elles? Je suis où et à qui parlais-je?

Un monde intérieur ne me satisfait pas, car l’intérieur découpé et détaché de l’extérieur n’existe pas. Jeté au-dehors non plus, ce serait le monde de l’image, du spectacle et de la représentation. Être d’ici, mais tournée et à l’écoute de ce qui se passe là-bas. Là-bas? La campagne, la ville, les deux? En mouvement?

Je m’adresse à quelqu’un, sans que ce quelqu’un ait un visage. Ce n’est qu’une adresse, un point extérieur qui me permette de dire. Un Autre, une oreille, sans voix. La voix vient d’ici. C’est la mienne ou celle qui me représente. C’est ma voix intime, celle du très proche, mais avec distance. C’est une voix sensible, mais non émotive.

Demain : enregistrer mes pas de la maison jusqu’au bout du terrain et revenir. Un tour complet du terrain. Lentement, contemplant, écoutant le bruit des oiseaux, de la rivière. Un portrait sonore du paysage. Tôt le matin. Pour éviter trop de parasitage. Ce qui était texture et matière organique deviendrait son, lieu où s’inscrit la voix.

Dans la peinture aussi, je dois décider quel est le lieu où habitent les signes. Des paysages abstraits, mais présentement, les paysages sont trop imposants à mon goût, trop forts, peut-être. Où se situent les signes, dans quel univers? Figuratif? Ce serait peut-être accorder trop d’importance à l’extérieur.

Grandeur des tableaux : peut-être recommencer à jouer avec les formats pour créer un paysage avec les tableaux eux-mêmes. Une installation, plutôt qu’une exposition conventionnelle de peinture. D’ailleurs, je ne fais pas seulement de la peinture. Je peins pour dire.

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Écrire le paysage #4 (2012), acrylique et médiums mixtes sur toile, 89 x 114 cm. Photo: Paul Litherland

L’auto-énonciation (2012)

L’auto-énonciation est l’acte par lequel le sujet se dit lui-même. Il s’auto-énonce, il se prend lui-même comme sujet de l’énoncé sans savoir pour autant ce qu’il énonce. Il se découvre dans l’acte d’énonciation. Ce veut dire qu’il ne cherche pas à traduire ou à construire son identité qui existerait en dehors de l’énonciation. Il se fait dans l’acte d’énonciation quand l’énonciation cherche à se dire elle-même. Le sujet est un point vide, qui sans cesse échappe à la maîtrise. Dans l’auto-énonciation, il y a un souci de vérité, mais encore faut-il savoir ce qu’on entend par ce terme controversé.

« La vérité lacanienne, aussi abyssale et refoulée soit-elle, n’en reste pas moins la vérité d’un désir, c’est-à-dire d’un sujet. Il est vrai qu’il pouvait difficilement en aller autrement en psychanalyse. Le patient n’y est-il pas convié à se raconter, c’est-à-dire se révéler à soi-même sur le mode de l’auto-représentation et de l’auto-énonciation ? Aussi Lacan rappelle-t-il inlassablement que le « domaine » de Freud « est celui de la vérité du sujet. (…) Il s’agit de la réalisation de la vérité du sujet, comme d’une dimension propre qui doit être détachée dans son originalité par rapport à la notion même de réalité » (S I, 29). En effet, importe peu en analyse que le discours du sujet soit conforme ou non à la réalité, importe seulement qu’il s’y dise lui-même dans sa vérité. (…) Mieux encore, la vérité s’oppose à la réalité, dans la mesure où elle ne surgit que dans le discours dans lequel le sujet se dit lui-même en niant ou en « néantisant » le « réel ». (…) Le sujet, en un mot, ne « réalise » sa vérité que dans le discours où il s’auto-représente ou s’auto-énonce en réduisant la réalité (la sienne y comprise) à néant. » (Mikkel Borch-Jacobsen, Lacan, le maître absolu, p.134-135.)

« Tout ce qui anime, ce dont parle toute énonciation, c’est le désir. » (S IX, 129)

« L’« auto » (c’est-à-dire le sujet) de l’énonciation ayant été réduit très littéralement à rien (à ce rien qu’« est » l’être et/ou le désir comme né-ant), il s’en tire en effet très logiquement que la vérité est une apparition/disparition du sujet de l’énonciation dans le sujet de l’énoncé. » (ibid., p.136)

Le sujet s’y dit comme rien, comme pur désir de soi.

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Écrire le paysage #6 (2012), acrylique et médiums mixtes sur toile, 89 x 114 cm. Photo: Paul Litherland

L’identité (2012)

Selon le psychanalyste Lacan, il ne saurait y avoir identité chez le sujet. Du moins, on ne pourrait dire que a = a. L’identité du sujet serait un faux problème, un problème mal posé. Le sujet se reconnaît comme UN à travers une chaîne de signifiants. Le signifiant n’est pas le signe de quelque chose pour un individu. Le signifiant est ce qui se laisse voir par exemple dans les multiples traits, tous différents, qu’a fait une personne sur un os à une époque préhistorique. Ces traits sont signifiants d’un sujet, mais on ne sait sont signe de quoi. Le signifiant peut aussi être ce qui apparaît dans la manière dont est faite une calligraphie chinoise par exemple. Le signe est reconnaissable, mais le signifiant, soit le geste du pinceau comme représentant d’une manière d’être sujet, lui, est singulier et ne saurait se reproduire. Le signifiant est dans la calligraphie, il n’est pas dans le signe de quelque chose. L’identité en conséquence n’est pas un plein immuable qui représenterait l’individualité de quelqu’un. En fait, il n’y a pas d’identité. Il n’y a que des signifiants. On peut reconnaître l’unité d’un sujet à travers la multiplicité des signifiants.

(Voir séminaire IX, 6 décembre 1961).

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Écrire le paysage #3 (2012), acrylique et médiums mixtes sur toile, 89 x 114 cm. Photo: Paul Litherland

Échapper à sa famille (2009-2010)

Le goût de fuir, de partir loin, de tout quitter, surtout les êtres familiaux. La préservation de soi est une lutte de chaque instant. Le peintre a sans cesse à tourner le dos au monde pour pouvoir trouver l’espace de solitude nécessaire à sa création. Sans solitude, il n’y a pas de véritable création. Et ce désir, voire ce besoin de préserver cet espace décevra toujours face à l’être familial qui demande à être rassuré dans sa crainte de se retrouver seul au monde.