Le toucher de la peinture (2021)

Mes mains dans la peinture, caresser la surface avec mes doigts enduits de couleurs, frotter l’acrylique qui commence à sécher, gratter la surface avec mes ongles, c’est par là que j’avais envie de commencer. Il me semblait que la distance entre mon corps et la toile créée par le pinceau, l’instrument, me posait problème. Il me fallait éliminer cette distance pour avoir un contact direct avec la surface, pour que mes mains touchent directement la peinture, le canevas.

Dans mes dessins réalisés tout au long de l’année 2020, j’ai exploré le glissement du bâton à l’huile sur le papier Mylar, puis mes mains qui caressent la douceur du papier pour étendre cette huile sur la surface. Ce geste en apparence banal est une véritable jouissance. Étaler la couleur sans plan défini à l’avance avec les mains est un véritable plaisir du corps. Pourquoi ne serait-il pas possible de reproduire ce geste en peinture me suis-je dit ? Enfant je le faisais naturellement avec la peinture aux doigts.

Je suis en manque de tactilité. Est-ce un effet de la distanciation sociale ?

Un vide nécessaire (2021)

Sentiment océanique #48, 2020. Encre et crayon acrylique, bâton à l’huile sur papier Mylar. 30,5cm x 35,5cm (12 x 14po.) Crédit Photo: Paul Litherland.

Être devant le rien et tout à coup entendre au creux de l’oreille une voix qui vous dit que vous pourriez faire ceci, puis cela. Très vite l’horaire se remplit de toutes sortes d’activités plus ou moins utiles, plus ou moins nécessaires. Le trop-plein peut facilement remplir l’espace laissé vacant sans pour autant que ce plein soit porteur de sens et de nouveauté.

Mon esprit agité et mon corps avide d’actions vivent difficilement avec le temps qui s’étire, la latence dans laquelle nous plongent involontairement ces moments presque irréels que sont les temps de la pandémie. Arrêter de faire, respirer ; désirer aller plus vite, mais devoir ralentir ; être pleine d’énergie et devoir contenir son action, tels sont les mouvements avec lesquels je dois vivre chaque jour de ce confinement qui s’étire.

Après ces derniers mois intenses à l’atelier, ne plus avoir de projet concret sur lequel porter mon attention peut facilement être source d’angoisses inutiles. La tentation de remplir le rien est grande. Pourtant, le vide est nécessaire au renouvellement.

Dans ce vide, j’aspire à l’expérimentation. Explorer sans savoir où cela me mènera. Méditer, attendre, m’ennuyer, voilà mon projet pour les prochaines semaines. En espérant que j’arrive à contenir ce qui dans ma nature veut toujours aller plus vite que le temps.

Le fond du tableau (2021)

Alors que depuis des mois, nous traversons une grave crise sanitaire qui ébranle intimement notre rapport au réel, à l’atelier mes tableaux ont trouvé une assise, une profondeur que je cherchais depuis des années. Me retirer du monde, apprivoiser la solitude m’a fait découvrir imaginairement un bleu profond d’où émergent des halos de lumière et de couleurs vibrantes. Alors que nous ne savons pas ce que l’avenir proche et lointain nous réserve, ma peinture, elle, semble savoir où elle va. Elle appréhende l’avenir avec confiance et espoir. Yannick Haenel, dans La solitude Caravage, décrit une expérience semblable chez ce peintre du XVIIe siècle. Ce que Haenel raconte ici de l’expérience du Caravage, voire de sa propre expérience d’écrivain, pourrait tout à fait décrire mon expérience d’atelier de ces derniers mois :

« Le point de solitude n’est pas ce repli douillet où nous retrouverions du confort loin de la violence du monde ; plutôt un espace déchirant, difficile à supporter, où nous sommes libres et seuls, indemnes – c’est-à-dire non damnés -, où l’enfer n’a pas prise sur nous.

Une telle dimension, bien qu’elle reste le plus souvent inaperçue, scintille au cœur même de la littérature, car la parole enveloppe l’indemne ; mais peut-être s’exprime-t-elle aussi au plus profond de la peinture, non pas au travers de son éventuel sujet, mais bien après les couleurs et les formes, dans ce nid de flammes où la lumière et l’ombre, en se livrant bataille sans merci, ne cessent de nous initier à ce qui échappe au visible.

C’est là – à cet endroit qui est le fond vibratoire, et peut-être infini, du tableau – qu’on commence à voir ce que voit un peintre comme le Caravage. Nos yeux, débarrassés des visions d’étalage, s’ouvrent alors sur cela même qui nous échappe : c’est là que nous existons enfin, c’est là que nous « venons en être », comme dit Pascal, c’est là que naissent l’écriture et la peinture. » (Yannick Haenel, La solitude Caravage, Paris : Gallimard, 2020, p.80)

Abysse #29, 2020. Acrylique sur toile. 123cm x 152,5cm (48 x 60po.) Crédit photo: Paul Litherland.

Michel (2020)

Il n’a rien gardé, rien laissé. Au fur et à mesure qu’il a fait, il a détruit. Quand je l’ai rencontré, il coupait en morceaux des photographies de lui prises dans divers photomatons de Montréal. Il s’était pris en photo sur plusieurs années avec différents habits, coiffures, maquillages, expressions du visage. Il était tous ces personnages, puis aucun tout à la fois.

Il ne vit de rien. La liberté dit-il est son unique point d’attache. Ce qui est connu de lui c’est l’inconnu.

Il vit avec un sac à dos. Il porte son monde sur son dos. C’est tout ce qui le rattache à la vie, au réel.

Il dessine des autoportraits. Dans cette trace, il se cherche une identité. Quand cette trace devient trop lourde à porter, il la détruit. Si bien qu’aujourd’hui, même s’il a toute une œuvre derrière lui, il ne lui reste plus qu’un petit carnet de dessin. Celui-là, me dit-il, je vais le garder.

Ce qui est difficile ce n’est pas que le travail accompli soit parti en fumée, mais l’absence de trace qui lui permettrait de savoir qui il est aujourd’hui. Il est peut-être un artiste, mais l’artiste ne s’est pas construit autour de lui. Il n’a pas d’ancrage.

Juste avant le confinement du printemps, il partait me disait-il pour les maritimes, son sac à dos comme unique bagage avec à l’intérieur son dernier carnet de dessin. Sans savoir où il allait demeurer, quelques dollars seulement pour manger, il allait vers l’avenir sans savoir ce qu’il contiendrait.

Je ne l’ai pas revenu depuis.

Le risque d’un tableau (2020)

Aujourd’hui, je suis devant ce tableau en court. Hier, j’y étais intervenue en coulant de l’acrylique là où je croyais que ça achoppait. J’en avais mis plus qu’à l’habitude. Les coulisses étaient nombreuses dans des tons de bleus et superposés les uns aux autres. J’avais réussi à cacher en partie ce qui posait problème à mes yeux. Mais peut-être étais-je allée trop loin, peut-être que j’avais gâché le tableau. J’ai terminé ma journée d’hier avec l’impression que c’était raté. Puis ce matin, en retournant à l’atelier, je m’aperçois que les interventions faites la veille donnent une nouvelle texture à ma peinture. Ma foi, c’est plutôt étonnant. Mais le tableau n’est pas fini pour autant. Il faut que je continue. Rien n’est encore gagné. Comment continuer ? C’est alors que je m’imagine de gros traits de pinceau dans un rose orangé tout en haut de la composition. Je n’ai jamais fait ce type d’intervention avant. Je peux m’imaginer ce que cela donnera sur la toile avant d’intervenir, mais cela ne garantit pas la réussite du geste. Je prends alors le risque d’y aller, de mettre mon tableau à plat, de prendre mon pinceau au bout du bâton et de faire ces trois traits au bord du cadre avec cette couleur aucunement discrète, plutôt qui vient immédiatement attiré notre regard vers le haut du tableau. Voilà, c’est fait. Je ne sais pas encore si c’est une bonne intervention. Le tableau est toujours à plat, je dois attendre que la peinture sèche pour le relever contre le mur et voir l’ensemble pour décider si c’est effectivement une intervention juste ou non. Le risque est là. Toujours. Chaque geste porte ce risque de ratage en lui. Le tableau n’est jamais garanti même si plus les années passent plus je sais discerner ce qui risque de fonctionner ou non. Plus je sais, plus il est difficile de sortir des sentiers déjà empruntés et qui dans un autre contexte ont fait réussir un tableau. Je dois sans cesse déjouer mes attentes tout en essayant de prévoir le coup avant d’agir.

La maitrise contre l’art (2020)

Quelqu’un me dit qu’il manque de risque dans mes tableaux. Je lui dis que l’abandon m’est difficile. Ce qu’il dit de ma peinture, je le relie à ma manière d’être : une tendance à vouloir contrôler ce qui m’échappe, une peur du chaos. Plus je suis en maitrise de mes moyens, plus l’inattendu devient risqué et difficile à atteindre. Apprendre à s’abandonner, à vivre avec le chaos : le chemin du peintre, le chemin d’une vie.

« Qu’est-ce que peindre ? s’est commué en Qu’est-ce que vivre ? Aucune réponse possible à une telle question, mais quand une vie est tout entière vouée à la pénétrer, c’est cette vie tout entière qui devient la réponse. Peindre, c’est vivre. La vie ratifie l’œuvre. Vie et œuvre sont les deux visages d’une même aventure. Et parce que celle-ci est de chaque instant, que l’œuvre se nourrit de tout ce que l’être assume, une grande œuvre, ce sera une vie intraitablement humble, pure de toute forme d’ambition. Une faille dans une telle vie apparaîtrait comme un relâchement de la tension vers l’universel, et si les failles se répètent, très vite l’œuvre révèle son mensonge. Car si le masque parvient à cacher, du moins on le voit, de sorte qu’il dévoile ce qu’il dissimule, et il y a certes une joie profonde – la certitude d’une indéfectible justice – à devoir admettre que nul ne peut mentir, en art comme dans la vie. » Charles Juliet, Journal V, L’autre faim, p.81

Expérience d’atelier (2020)

Ce matin, j’ai passé trois heures à dessiner. Arrivée à la dernière heure, j’étais plutôt exaspérée de ne pas réussir ce dessin sur lequel je travaillais depuis quelques jours. J’avais l’impression de trop travailler, que le geste était laborieux, que la composition s’alourdissait plutôt qu’elle s’éclairait. Plus j’ajoutais d’éléments, plus j’avais le sentiment de m’enfoncer dans une vase sans fond. Mes pas n’arrivaient plus à retrouver leur légèreté qui permet à la composition de prendre forme et de s’envoler. Puis, tout à coup, l’exaspération à son comble, une certaine rage s’est emparée de moi et je me suis mise à faire des traits plutôt grossiers, très spontanés, en me disant que de toute façon je n’avais plus rien à perdre : autant m’amuser ! Et voilà que le dessin que je croyais perdu s’est mis à revivre. Ce que je cherchais venait de se trouver. J’avais lâché prise tout à coup ! Mais bien naïf celui qui croit que cette légèreté peut advenir avant le travail et le labeur.

Être plutôt que vivre (2020)

Dans le Journal IV : Accueils de Charles Juliet, il cite ces mots de Cocteau : J’ai trop voulu être, et j’ai oublié de vivre. (Charles Juliet, Accueils, Journal IV 1982-1988. Paris : P.O.L. 1994. p.106.)

Certains agissent sans trop se poser de questions. Ils avancent sans avoir peur de rater leur coup. S’ils échouent, ce n’est pas plus grave, ils se relèvent et reprennent un autre chemin. Je suis plutôt de celle qui passe un long moment avant de prendre une décision. J’écoute les mouvements de mon être, prudente de ne pas choisir un chemin qui me conduirait dans une voie sans issue. J’attends le bon moment pour faire un pas en avant. Or, si cette méthode m’évite de faire des erreurs, elle a tendance à arrêter la vie, la ralentir tout au moins. La crainte de l’échec m’immobilise. Être plutôt que vivre. Être à l’écoute de soi plutôt que d’agir. Être trop consciente pour risquer et se jeter dans le vide, la vie.

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Sentiment océanique #15, 2020. Encre et crayon acrylique, bâton à l’huile. 61cm x 46cm. (24 x 18po.) Photo: Paul Litherland

Au bord du fleuve sur la Côte-Nord (2020)

Au bord du fleuve, sur la Côte-Nord. Une baleine vient et va entre Les Escoumins et Les Bergeronnes. Je l’entends là d’où je me trouve pour écrire ces lignes. Sur une galerie surplombant les rochers qui donnent sur le fleuve. Elle m’appelle au loin avec la puissance de son souffle. Je prends une pause, la regarde respirer et reprends le cours de ma propre voix.

Depuis quelques jours, j’habite ce chalet au milieu de nulle part. Ce fleuve n’est jamais le même d’heure et en heure, de jour en jour. Parfois noir, parfois tumultueux, parfois illuminé par des rayons de soleil, le fleuve n’est jamais le même. Derrière l’horizon plat à perte de vue, le paysage est dans une mutation continuelle.

Il y a maintenant trois baleines en train de se nourrir juste en face de là où mon regard porte. Je regarde le spectacle avec émerveillement.

Ce matin, une brume épaisse a transformé ce spectacle en un paysage fantomatique et étrange. Ne plus voir au loin portait à regarder vers soi.

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Abysse #12, 2020. Acrylique sur toile. 76,5cm x 91,5cm. (30 x 36po.) Photo: Paul Litherland.