Une texture de pensée (2009)

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Autoportraits en monochrome, 2010. Photo: Paul Litherland.

Une texture, de la matière naturelle et une couleur, une seule, artificielle qui recouvre cette « nature ». Le geste disparu. Seulement un monochrome. Puis une écriture, sur le côté de la toile, un aphorisme qui me permet de dire comment cette couleur résonne dans le fil de mes souvenirs d’enfant et d’adolescente.

Puis, à côté, en parallèle, un récit, le mien, du moi, qui ne concerne personne et tout le monde à la fois, une rage simplement contre l’histoire familiale. Ces mots, je les ai arrêtés quand ils commençaient à devenir insupportables pour le regard de l’autre. Il me manque la fiction pour pouvoir continuer à vivre avec ces mots.

L’atelier a déménagé chez moi. S’y trouve encore cette vieille armoire ramassée chez des musiciens de musique ancienne et puis une quinzaine de grands tableaux, cordés les uns derrière les autres contre un des murs. Une table, toujours la même, me permet d’empiler des graffitis, des images trouvées dans de vieilles revues et quelques photographies d’un pommier ancestral gisant à quelques pas de la maison de campagne de mon compagnon. Dans l’atelier, l’intime est là sans l’autre.

Moins dans l’instant, dans la recherche de l’immédiateté, la création est devenue un acte qui se fait dans le temps.

Le corps n’est plus mystique et la création un acte de rupture avec l’autre. La création devient une pensée en acte qui déplace le naturel vers l’objet culturel.

Me voilà revenue dans l’immanence, dans la matière d’un corps. La recherche ne va pas au-delà, mais elle appelle toujours un plus loin qui ne peut qu’être le chemin inconnu qu’emprunte mes pas. L’Autre est devant.

Le monochrome n’est plus un vide, une absence d’objet, mais une couverture culturelle palpable qui enveloppe un trop-plein de matières naturelles. Il y a un désir d’ensevelir l’archaïque.

Ici, il y a le paysage sur la surface, la couleur comme matière, l’autoportrait comme sujet d’une écriture-peinture.

Alors que je concevais le monochrome comme une porte d’entrée pour le mysticisme à travers la contemplation du rien, il est devenu une manière d’affirmer la matérialité du faire et du sujet créateur. Un renversement, un approfondissement, un travail maintenant à l’œuvre.

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Ne plus être (2018)

Je suis à l’extérieur de moi.

Dehors, il fait noir.

À l’intérieur, je ne sais plus ce que c’est.

Peut-être faut-il céder et prendre le risque de perdre.

De perdre ce qu’il reste d’attache pour retrouver le sens à soi.

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Le désir en question (2008)

Je lui parlais de mon été avec grand élan et beaucoup de détails. Elle ne disait rien. Je me suis arrêtée. Comme ça.

J’en disais trop.

Dans le silence, il y a la possibilité de faire vivre l’existence d’un corps. Dans la parole qui suit, la nature d’une voix se fait entendre.

Une voix qui n’est plus anecdotique.

*

Le désir de l’inconfort d’une vision.

À l’instant, je reste prisonnière d’une dérive.

Il fait soleil, mais l’intérieur est gris, neutre, sans importance.

Une tension fait vibrer la surface et porte à la réflexion.

Respirer l’air d’une tranquillité.

*

Ce qui est original n’est pas nécessairement singulier.

 *

L’attente d’une réponse qui ne vient pas.

*

J’ai revu Island Empire de David Lynch. Une histoire d’adultère, un meurtre. Tout est dans la manière de faire vibrer l’image et le son. Son film est construit comme une peinture.

Je voudrais aller là où il va : dans l’irreprésentable d’une représentation.

*

J’en disais trop.

Aller à l’essentiel demande une grande écoute de soi.

Une écoute de ce qui vient tranquillement.

*

Aller au bout de soi-même.

Ce sera une exposition la semaine prochaine, un deuxième vernissage. Le premier je n’étais pas là, disparue dans les méandres de ma folie.

Et si je m’en allais.

J’ai peur. Peur de perdre pied. Encore une fois.

L’angoisse de me retrouver sans voix, de perdre la tête.

La dernière fois, je n’ai pas su affronter tous les regards portés sur moi.

*

Quand je parle du désir, les mots me manquent.

Je ne sais plus ce qu’est le désir.

Le désir me fait délirer. Si bien que parfois je me demande si c’est bien ça désirer.

 

 

 

 

 

Poser la question (2018)

Saint-Denis Garneau rapporte ces mots de Tchékhov : « … ce que fait l’auteur, ce n’est pas tant résoudrela question de se la poser. Il faut que la question soit posée. Cela met, à mon avis, une très belle ligne de démarcation entre le vrai et le faux écrivain. »

Et Garneau de continuer : « Que la profondeur d’un homme se révèle par la question qu’il pose et la puissance de son intelligence par la réponse qu’il apporte. On a fait un grand pas dans la connaissance d’un homme quand on connaît la question qui s’offre à la base de cette conscience. On a fait un grand pas dans la connaissance de son cœur. Et dans celle de son esprit quand on sait comment il se la pose. » (Journal, Montréal : Beauchemin, 1963, p.61-62.)

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L’abstraction en peinture ne véhicule aucun message politique ou critique sociale. Elle est sans prétention. Elle pose la question de l’au-delà, c’est-à-dire de l’arrière-plan. J’espère, je désire, je veux aller vers… Qu’y a-t-il derrière, au loin ? Je ne sais pas. Je suppose quelque chose. Je ne me représente rien. Du moment où je me représente trop cette chose, il n’y a plus d’espérance. Je m’arrête ou je recommence à chercher dès que quelque chose se pose. La profondeur d’une peinture vient avec l’absence d’objet ou d’image de cet objet. Le point de mon attention : le lointain, ce qui vient toujours à la suite. L’horizon est mon avenir.

Pour voir plus loin, je me pose à travers des taches, des signes que je place devant cet horizon, non pas pour le cacher, mais pour le faire apparaître. Là-bas se voit parce qu’il y a un ici où je suis.

Ces taches et ces signes s’entremêlent, s’entrelacent, ils dansent les uns avec les autres à l’orée de cet horizon du lointain. Je ne m’imagine jamais cette danse avant de la poser sur la toile. Chaque intervention est un événement où une forme émerge de nulle part, mais trouve sa place dans l’ensemble.

Une peinture me surprend toujours, sinon je la dis éteinte. Une peinture vivante est un étonnement. De cet étonnement surgit son sens.

Louise Bourgeois (2008)

Louise Bourgeois écrit « l’art, c’est la douleur de ne pas pouvoir s’exprimer vraiment, d’exprimer ses relations intimes, son inconscient, de faire suffisamment confiance au monde pour s’exprimer directement dans ce monde. L’art c’est essayer de rester sain dans cette situation, essayer d’être sain temporairement en s’exprimant soi-même. »

Comme le dit encore Louise Bourgeois, moi ne m’intéresse guère.

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Derrière, caché, le chemin qui mène à la rivière (2008). Acrylique et médiums mixtes sur toile. 137 x 107 cm. Photo: Richard-Max Tremblay.

À la campagne (2008)

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Sur le chemin qui mène à la frontière (2008), acrylique et médiums mixtes sur toile, 137 x 107 cm. Photo: Richard-Max Tremblay.

J’entends le bruit de l’eau de la rivière aux brochets couler au loin. Et autour le silence, un silence qui me donne envie de continuer à méditer.

Quelques oiseaux piaillent. Une cigale chante au soleil.

Ce matin, j’étais au bord de la rivière, ce midi sur la table de la terrasse arrière et cet après-midi sur la petite chaise en haut près de la fenêtre. Ces changements ravivent mon esprit.

L’objet peut être à côté de soi, tout comme en soi, tout dépend du point de vue où l’on se trouve.

La méthode de Peter Brook (2008)

Peter Brook raconte être toujours tendu entre l’intuition que tout va pour le mieux et cette autre voix qui lui dit de faire attention, que ce n’est peut-être pas là où il faut aller. Tendu entre ces deux extrêmes, il implique dans son processus de création des acteurs. Il avance tout en ne sachant pas où mèneront ses pas. Des doutes l’assaillent et, tout à coup, à force de travail et par une sorte de miracle, une voix se fait entendre : il est dans la bonne direction et quelque chose prend forme.

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Sans titre. 2008. Acrylique et médiums mixtes sur toile. 122 x 153 cm. Photo: Richard-Max Tremblay.

 

 

Les carnets (2008)

Il pleut à verse.

« Défaite de soi. Se retirer, laisser parler; se retirer et laisser parler notre langue; se retirer et laisser parler les couleurs. Toute l’action du peintre, de l’acteur, du poète, est de se retirer de la peinture, du rôle, des paroles. Laisser peindre la matière et laisser penser les mots. » Novarina, Pendant la matière, p.124.

Un train passe, puis une voiture…

Je me laisse guider par le souffle de mes pas.

« Écrire avant d’avoir des idées; peindre avant que la pensée sèche. » Novarina, Pendant la matière, p.121.

L’amour m’indispose.

J’ai commencé à lire les carnets de André Major. Il raconte comment ses carnets ont été écrits à partir de ses pensées vagabondes autour du quotidien. Les carnets sont un diapason qui nous font réaliser ce qui est en train d’advenir au moment du dire en s’adressant à un autre, un lecteur éventuel.

J’entends ici le silence.

André Major mentionne également que le carnet est une façon de se mettre en scène. Dans cette mise en scène, il y a une certaine fausseté qui permet au propos d’être encore plus vrai.

La trop grande réalité d’une chose m’en éloigne. Dans toute chose, une part de rêve est nécessaire. Ce sont ces rêves qui continuent de nous faire espérer.